
Il occupe une place toute particulière dans le monde esthétique et culturel. L’art populaire suit une voie médiane entre l’élitisme et la massification, entre l’authenticité et la reproductibilité, entre l’expression individuelle et l’objet standardisé. Cette singularité a conduit à la naissance de plusieurs théories, chacune cherchant à appréhender sa nature et sa fonction dans nos sociétés. Tour d’horizon.
Reproduction mécanique
Walter Benjamin a formulé dans son essai L’Œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique (1936) une théorie selon laquelle l’art change lorsqu’il devient reproductible. L’auteur soutient que chaque œuvre d’art possède une « aura » – un caractère unique et authentique lié à son existence physique et historique. Cependant, lorsque les œuvres sont reproduites en masse (par la photographie, le cinéma, l’impression), cette aura s’estompe, voire disparaît, et l’art se transforme alors en un produit accessible à tous mais dénué d’authenticité.
Cette théorie trouve un écho dans la prolifération des reproductions d’œuvres célèbres. Par exemple, les affiches de la Joconde, les adaptations de pièces de théâtre au cinéma ou les répliques de sculptures célèbres rendent accessibles à des millions de personnes des œuvres artistiques de premier plan, mais les objets perdent de ce fait leur caractère unique et leur dimension sacrée. Walter Benjamin y voit une forme de démocratisation qui les dépouille cependant d’une partie de leur valeur intrinsèque.
Culture de masse
Développée par les penseurs de l’École de Francfort Theodor Adorno et Max Horkheimer, la théorie de la culture de masse critique une industrialisation de la culture. Dans leur ouvrage Dialectique de la raison (1944), ils dénoncent l’industrie culturelle pour sa tendance à imposer des goûts standardisés et uniformisés, limitant de ce fait la créativité individuelle et intellectuelle. La culture de masse transforme l’art en un produit de consommation destiné à satisfaire les attentes d’un public large et homogène, au détriment d’une expression authentique et de la critique sociale. C’est un outil, si pas d’oppression, au moins d’asservissement.
Les productions culturelles formatées, comme la musique pop qui répond à des normes de marché avec des rythmes répétitifs et des thèmes généralement consensuels, s’inscrivent dans cette logique, même si la dimension commerciale l’emporte ici sur les aspérités politiques. Les chansons formatées pour la radio, adaptées à une écoute passive, incarnent bien cette idée de culture « prête à être consommée ». Selon cette théorie, l’art populaire n’est plus un vecteur de réflexion ou d’émancipation, mais un produit qui maintient les individus dans un état d’aliénation et de passivité.
Art participatif
Dans Les Mondes de l’art (1982), Howard Becker postule que l’art populaire prend sa valeur à travers la participation active de toutes les parties prenantes, dont le public. Le sociologue américain voit l’art comme un processus collectif, où créateurs, producteurs, critiques ou encore spectateurs interagissent pour construire ensemble le sens de l’œuvre. Contrairement aux propositions élitistes et institutionnelles, l’art populaire, par nature, invite à une interaction plus directe et intense avec le public, rendant chacun acteur de l’expérience artistique.
Le street art est un exemple concret de cette interaction participative. Les artistes lui prêtent une signification souvent politique, quand les autorités peuvent n’y voir que du vandalisme, tandis que les spectateurs d’un jour deviendront potentiellement les acteurs du lendemain, en apportant à l’œuvre une touche supplémentaire. Dans les espaces urbains, les œuvres sont en effet accessibles à tous et peuvent être modifiées, effacées, voire complétées par d’autres artistes ou par des passants. Le graffiti, les fresques murales et d’autres formes d’art urbain témoignent ainsi de cette dynamique où l’art n’est plus figé mais évolutif et démocratique, construit par et pour le public, soumis à des regards parfois contraires.
L’appropriation
L’art populaire est souvent fondé sur l’appropriation, une théorie qui prend son essor dans le mouvement Pop Art des années 1960, avec des artistes comme Andy Warhol. Cela consiste à s’emparer d’images, d’objets ou de symboles du quotidien pour les transformer en œuvres d’art, recontextualisant ainsi des objets de la culture de masse. Marcel Duchamp et son ready-made « Fontaine » en savent quelque chose. En intégrant les produits de consommation courante dans leurs œuvres, les artistes commentent la société de consommation et soulignent la répétition et la superficialité de certains symboles culturels.
Revenons à Andy Warhol. Avec ses portraits de célébrités et ses boîtes de soupe Campbell, il représente parfaitement cette idée d’appropriation. Il élève des objets banals au rang d’œuvres d’art, incitant le spectateur à réfléchir sur leur valeur symbolique et économique. En s’appropriant ces images, l’artiste américain questionne le lien entre l’art et la culture de masse, en brouillant les frontières entre l’objet artistique et le produit de consommation.
Subversion culturelle
La subversion culturelle, c’est une manière d’appréhender l’art populaire comme une arme de résistance contre la culture dominante, l’ordre établi. Selon cette approche, l’art devient un moyen pour des groupes minoritaires et/ou marginalisés de revendiquer leur identité et de contester les normes sociales en vigueur. Les artistes sont alors souvent porteurs d’un message politique, engagé, et ils incarnent une forme de révolte contre les valeurs dominantes.
Le hip-hop, né dans les quartiers défavorisés des États-Unis, fait partie des pointes avancées de cette subversion. Initialement ignoré par les institutions, il s’est peu à peu imposé comme une manière d’exprimer la frustration et la résistance des MC’s face aux inégalités sociales et politiques. Le mouvement punk, qui critique la société de consommation et les conventions établies, est également emblématique de cette subversion culturelle. L’art populaire constitue à cet égard une plateforme pour des voix trop souvent passées sous silence, ou ignorées.
Théorie de la réception
La théorie de la réception, élaborée par Wolfgang Iser et Hans Robert Jauss, affirme que tout texte prend son sens à travers les interprétations du public. Le rôle du lecteur est ici central : chaque individu apporte ses expériences, son contexte et ses émotions à l’œuvre qu’il découvre. Ainsi, le sens d’un livre n’est jamais figé, mais constamment renouvelé et enrichi par les multiples interprétations de ceux qui le parcourent. Il y a donc une relation dialogique entre l’écrit fixé et la lecture, plurielle, circonstancielle, polysémique. Et cela peut évidemment toucher à toutes les formes d’art.
Les séries télévisées populaires, comme Game of Thrones, permettent d’exemplifier cette théorie. L’analyse des trames narratives, la caractérisation des personnages, les éventuels angles morts du récit aboutissent à des discussions passionnées parmi les fans, lesquelles montrent que les spectateurs ne sont pas de simples consommateurs passifs, mais bien des acteurs qui construisent des significations variées autour de l’œuvre. Cette interaction entre l’art et le public crée une multitude de lectures, donnant à l’objet artistique, quel qu’il soit, une vie qui dépasse de loin celle de ses créateurs.
Distinction et hiérarchie sociale
Dans La Distinction (1979), Pierre Bourdieu argue que les goûts artistiques ne relèvent pas seulement de la sphère individuelle : ceux-ci sont en effet socialement construits et influencés par la position sociale de chacun. Selon lui, chaque individu appartient à un “champ” social où il détient un capital économique, culturel ou symbolique qui conditionne ses préférences esthétiques. Cette analyse conduit le sociologue français à affirmer que les goûts, y compris ceux liés à l’art, sont un moyen de distinction sociale.
Pour Pierre Bourdieu, l’art populaire se situe en dehors de la légitimité culturelle valorisée par les élites, et il est souvent relégué au second plan. Ces élites culturelles établissent une hiérarchie qui dégrade les formes d’expression considérées comme “populaires”, car elles ne requièrent pas nécessairement une formation académique pour être appréciées ou comprises. La musique de variété ou les séries télévisées de type sitcom seraient ainsi vues comme le signe d’une faible éducation esthétique par les classes supérieures. Cela tend à renforcer les rapports de pouvoir dans la société, puisque les goûts et préférences artistiques peuvent être utilisés pour légitimer ou délégitimer certains groupes sociaux.
L.B.

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