« Même les institutions démocratiques semblent dépassées. Aux États-Unis, TikTok est accusé de menacer la sécurité nationale ; Meta poursuit NSO Group pour Pegasus ; la Cour suprême est saisie. La surveillance est devenue un enjeu géopolitique. La preuve ? Cambridge Analytica a semé les graines du Brexit et a permis à Donald Trump d’identifier les électeurs hésitants dans certains États-clés, pour ensuite faire pencher la balance en sa faveur. »
Avec Hypersurveillance, Julie Scheibling et Rémi Torregrossa dressent une cartographie alerte de l’infrastructure mondiale de la surveillance, constituée de petits renoncements et de grandes manipulations. L’album est à découvrir aux éditions Delcourt.
On attend d’une bande dessinée documentaire réussie qu’elle soit un outil d’enquête à part entière, capable d’articuler archives, témoignages et analyse systémique. Hypersurveillance ne déroge pas à la règle et fait état d’un monde gouverné par des architectures algorithmiques invisibles. Le récit déconstruit, page après page, ce qui fait l’étoffe du pouvoir numérique. Il relie Madagascar à Hébron, Nice à Washington, la Silicon Valley au Brexit. Là où certains ne verraient que des abus isolés, des cas d’espèce, Julie Scheibling et Rémi Torregrossa dessinent une infrastructure globale où s’entremêlent les États, les entreprises privées et toute une série de dispositifs techniques particulièrement liberticides.
Sur nos données personnelles, le ton est rapidement donné : « Ils peuvent les collecter, les stocker, les analyser de manière opaque et possiblement les revendre. » La phrase résume parfaitement le cœur du problème : ces informations privées, en plus d’être exploitées, sont désormais industrialisées. Facebook, WhatsApp, TikTok, Google : chaque application, tout réseau contribue désormais à la captation et au marchandage de données bien plus précieuses qu’on ne l’imagine. Ce sont elles, précisément, qui permettent aux annonceurs de nous proposer toujours plus de publicités ciblées. À tel point que certains pensent que leur smartphone les écoute – ce qui n’est que partiellement vrai.
Hypersurveillance s’appuie sur plusieurs enquêtes importantes, dont celle autour de la société française Nexa Technologies et du logiciel espion Predator. On y apprend comment ce type d’outil a été vendu à des régimes autoritaires avant d’être utilisé pour neutraliser opposants, militants écologistes et défenseurs des droits humains. À Madagascar par exemple, le logiciel aurait servi à prévenir une supposée tentative de coup d’État, conduisant à l’arrestation arbitraire de plusieurs ressortissants franco-malgaches, condamnés jusqu’à vingt-six ans de travaux forcés.
L’un des chapitres les plus glaçants du livre concerne la ville de Hébron, en Cisjordanie. Là, l’armée israélienne a déployé un système de reconnaissance faciale baptisé Red Wolf, couplé à une base biométrique massive, Wolf Pack, et à une application mobile, Blue Wolf. Les soldats photographient les Palestiniens sans leur consentement, enrichissant continuellement des données qui conditionnent ensuite leur liberté de circulation. Les bataillons les plus zélés reçoivent des récompenses ; les Palestiniens, eux, sont entravés dans leurs mouvements et dégradés dans leur dignité.
On aurait cependant tort de croire les métropoles occidentales épargnées. En France, la vidéosurveillance algorithmique (VSA) est expérimentée avant même d’être juridiquement encadrée. Des logiciels sont testés pour détecter des « situations anormales » : immobilité prolongée, chute sur les rails, regroupements jugés suspects, conduite insolite… Tout cela dans une opacité quasi totale. « L’usage précède le droit, allons-y ! » Car oui, l’expérimentation technologique devient norme administrative, et la régulation n’arrive souvent qu’après coup.
L’ouvrage rappelle aussi que les attentats servent régulièrement de catalyseurs à ces déploiements de techno-surveillance. En Israël, cette menace s’apparente à un véritable cache-sexe. À Nice, après l’attaque du 7 janvier 2015, Christian Estrosi s’est publiquement félicité de son laboratoire sécuritaire. Un an plus tard, pourtant, un camion bélier circulait sur la Promenade des Anglais, avec le sinistre résultat que l’on sait.
La pandémie de Covid-19 a marqué une autre rupture. Sous couvert de santé publique, le traçage numérique s’installe durablement. Applications nationales, thermométrie automatisée, collecte de données biologiques, analyse émotionnelle : le corps devient à son tour territoire d’extraction. Ce continuum mène logiquement aux grandes plateformes. Facebook, Amazon, Apple, Meta : amendes record, condamnations tardives, appels juridiques… L’album égrène les chiffres – 746 millions d’euros pour Amazon, 1,2 milliard pour Meta – mais souligne leur caractère dérisoire face à des modèles économiques fondés sur l’exploitation massive des données.
Même les institutions démocratiques semblent dépassées. Aux États-Unis, TikTok est accusé de menacer la sécurité nationale ; Meta poursuit NSO Group pour Pegasus ; la Cour suprême est saisie. La surveillance est devenue un enjeu géopolitique. La preuve ? Cambridge Analytica a semé les graines du Brexit et a permis à Donald Trump d’identifier les électeurs hésitants dans certains États-clés, pour ensuite faire pencher la balance en sa faveur.
L’Europe tente certaines réponses, comme avec l’AI Act, première législation globale sur l’intelligence artificielle. Le texte prévoit des classifications de risques, interdit théoriquement la reconnaissance faciale automatisée, encadre l’IA prédictive policière. Mais les auteurs rappellent que son application est repoussée à 2026 – et surtout que toute l’infrastructure est déjà là.
Tout au long d’Hypersurveillance, une idée germe : la dérive ponctuelle a peut-être déjà mué en un changement de paradigme. La surveillance n’est plus exceptionnelle, elle semble structurelle, à la fois commerciale et politique. Elle se montre capable d’anticiper, de classer et de filtrer. Elle peut cibler une poignée d’individus et leur adresser un message qui va déterminer leur choix de consommateur, voire de citoyen.
Ce livre n’est toutefois pas un pamphlet technophobe. Il ne plaide pas contre la technologie, mais contre son accaparement par des logiques sécuritaires et marchandes. Il met en lumière ce que le discours dominant masque soigneusement : derrière l’IA, il y a des contrats ; derrière les algorithmes, des choix politiques ; derrière la « smart city », parfois, une recomposition autoritaire de l’espace public. Nous ne vivons pas un excès de technologie. Nous vivons un déficit de démocratie.
Jonathan Fanara

Hypersurveillance, Julie Scheibling et Rémi Torregrossa –
Delcourt, janvier 2026, 138 pages

Laisser un commentaire