« Il faut voir un discours de Trump en entier pour comprendre à quel point sa rhétorique est pauvre et répétitive. Rien d’une machine de guerre oratoire, plutôt un moulin à paroles accouplé à un disque rayé. Les réseaux sociaux et les médias n’en garderont que les points saillants qui, le temps d’un meeting, sont martelés et remartelés jusqu’à l’absurde, sans que jamais les sujets ne soient creusés. »
Il a suivi la frontière américano-mexicaine. Le journaliste Émilien Bernard en tire un récit percutant, particulièrement vivant, où la stupeur politique le dispute à la saturation des sens. Reportage halluciné, fable politique et descente dans les bas-fonds d’une démocratie qui ne cesse de s’abîmer, cet opuscule paru aux éditions Lux mêle les visions d’un pays retranché derrière ses murs à l’intuition d’un basculement irréversible.
Un premier décor en trompe-l’œil : San Diego. L’image publicitaire d’une Californie éternelle, ensoleillée et progressiste, ne résiste pas aux ravages du fentanyl, à la déréliction d’un rêve qui, pour continuer d’exister, exige désormais un surcroît d’aveuglement. Émilien Bernard l’écrit d’un trait sec, comme un contre-champ brutal : « San Diego a beau se napper de miel avec ses bords de mer paradisiaques et son statut autoproclamé de « Mecque du surf », c’est une ville malade. Intoxiquée. Hors du front Pacifique et des quartiers touristiques gentrifiés à outrance, elle suinte la débine et la décrépitude de ce rêve américain trop souvent proclamé pour être honnête. » L’ambiance estivale et les corps taillés dans le marbre laissent place à « des junkies traînant leurs affaires dans des caddies rouillés, hagards comme des zombies, paumés parmi les paumés ».
Cette entrée en matière quelque peu désespérée a le mérite de donner le ton. L’auteur arpente la frontière américano-mexicaine comme on traverse un cauchemar lucide : perceptions distordues, rencontres imprévisibles, hallucinations discrètes qui se mêlent aux dérives politiques du moment. Sous une plume vive, c’est une Amérique en fin de cycle qui se dévoile. Elle est shootée aux complots, gorgée de violence diffuse, débordante de haine aussitôt recyclée en spectacle politique.
Le périple avance par secousses : tentatives avortées d’entretien avec Don Winslow, immersion dans les cérémonies de la Border Church, incursions dans les rassemblements MAGA où le mélange de kitsch et de ferveur punitive compose une liturgie nouvelle. L’auteur en restitue la crudité, l’absurdité grinçante, comme lors de cette soirée au Legacy Resort, dont il saisit la théâtralité grotesque : « Le Legacy Resort semble rouillé par un passé de luxe. Le type de lieu naphtaliné où compagnies d’assurance et fabricants de désodorisants pour W.C. tiennent leur symposium. Je ricane intérieurement en découvrant la gueule de la grande salle de réunion et des participants. C’est sordide. Une centaine de chaises en plastique positionnées face à une petite scène ornée de figurines en carton, grandeur nature, de Trump en Rambo ou en Super-man. Kitsch + fascisme = ♥. L’assistance est très très blanche. »
Puis, le récit franchit la frontière, côté Tijuana, avant le désert de Sonora. L’enquête prend une tout autre ampleur. Le Mexique apparaît à la fois comme un refuge précaire et comme une sorte de sas sacrificiel, un espace d’attente forcée pour les exilés piégés par l’application CBP One, un territoire gangrené par les cartels, le laboratoire d’une externalisation frontalière qui transforme les migrants en variable diplomatique. Émilien Bernard décrit l’empilement des dispositifs : murs, caméras, drones, tours de surveillance high-tech… Autant de strates d’une architecture punitive globale.
Le désert, lui, se fait tombeau. Les chiffres, bien connus, se voient ici incarnés. Ils résonnent différemment lorsqu’ils se mêlent à la marche, à la chaleur, aux carcasses d’objets abandonnés, aux récits de ceux qui n’ont pour eux que leur voix. « Entre janvier 2000 et fin 2024, 4 001 clandestins sont morts en tentant de traverser le désert du sud de l’Arizona. » L’auteur avance avec les Samaritans, rencontre les journalistes qui documentent ces morts anonymes, rappelle le tournant sécuritaire post-11 septembre et la manière dont la démocratie états-unienne a fait de sa frontière sud un espace d’exclusion sacrificiel, imputable aux deux grands partis.
L’auteur se retrouve lui-même pris dans la mécanique bureaucratique, pour un problème de formulaire ESTA. Sa détention à El Paso, puis au centre privatisé d’Otero, influe sur la perception : la frontière cesse d’être un lieu observé pour devenir une logique expérimentée, qui vous broie. Les récits de cellule, la violence administrative, l’exploitation des détenus par les entreprises privées renforcent l’impression d’un système qui ne se contente pas d’échouer : il prospère en échouant !
« Les entreprises bénéficiaires de cette manne peuvent notamment compter sur des « clauses d’occupation » les assurant qu’au moins 80 % de leur établissement seront remplis. Si ce n’est pas le cas, les États crachent au bassinet pour compenser le manque à gagner. Conséquence : une « McDonaldisation » des lieux d’enfermement, avec obsession du bas coût et quête de rentabilité à court terme. »
Au milieu de ce paysage peu engageant, les meetings de Donald Trump sont scrutés comme une anomalie politique devenue normalité. Émilien Bernard évoque leur pauvreté incantatoire, leur mécanique boursouflée mais terriblement efficace. « Il faut voir un discours de Trump en entier pour comprendre à quel point sa rhétorique est pauvre et répétitive. Rien d’une machine de guerre oratoire, plutôt un moulin à paroles accouplé à un disque rayé. Les réseaux sociaux et les médias n’en garderont que les points saillants qui, le temps d’un meeting, sont martelés et remartelés jusqu’à l’absurde, sans que jamais les sujets ne soient creusés. »
Ce que l’auteur explore, plus que l’état actuel d’une frontière, c’est l’anatomie d’une époque : la montée des fantasmes complotistes décrite par Naomi Klein, le délitement des solidarités, l’abandon des classes populaires, l’enracinement d’une politique du ressentiment qui a fini par redessiner l’imaginaire collectif. Il en résulte la nécessité de trouver comment raconter un monde où la post-vérité agit comme une force tectonique.
On progresse dans l’essai comme lors d’une longue dégringolade : de San Diego aux ravins du Sonora, des murs de Trump aux murs intérieurs, de l’illusion du reportage maîtrisé à l’expérience brute de l’incarcération. On y croise des militants infatigables, des exilés qui jouent en boucle leur survie, des policiers convaincus d’être les derniers remparts d’une civilisation menacée, des travailleurs sans papiers qui portent l’économie sur leurs épaules et des paysages qui semblent eux-mêmes absorbés par la violence de leur époque.
Émilien Bernard résume sa quête d’une confession qui, à elle seule, contient tout le projet du livre : « Avant de décoller pour les États-Unis, j’avais un discours clair et posé sur le pourquoi de ce voyage. Ce que j’allais quêter ici, studieusement, c’était la confirmation états-unienne de l’hypertrophie des replis identitaires en terre occidentale, la victoire par K.O. technique de l’idéologie de la forteresse. Ou comment l’ogre américain s’adonne puissance mille à notre passion européenne des barbelés frontaliers. Et à quel point ce géant irascible nous a contaminés du haut de son statut de première puissance mondiale. »
La Tête dans le mur est justement cela : une analyse au scalpel d’un monde qui se barricade, un récit à vif où l’humour noir affleure sans jamais masquer la gravité. Un opuscule nerveux, inquiet, souvent glaçant, qui ausculte une frontière mais raconte en réalité une ère prise dans le vertige de ses murs, réels ou imaginaires.
Jonathan Fanara

La Tête dans le mur, Émilien Bernard – Lux, 23 janvier 2026, 304 pages

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