« Christine a l’impression de jouer un rôle, d’être une contrefaçon culturelle. Elle souffre d’une sorte de syndrome de l’imposteur, ici appliqué non pas à la réussite sociale, mais à l’existence elle-même. Peu importe les efforts : ce n’est jamais assez. Jamais juste. »
Dans Loin de moi, paru aux éditions Delcourt, Christine Mari ausculte l’identité fracturée avec une justesse intime parfois désarmante.
Christine est née à Tokyo, a grandi aux États-Unis et porte en elle une identité biculturelle. Sur le papier, la formule est séduisante. Dans les faits, elle se révèle profondément ambivalente, souvent injuste. Être « à moitié » – japonaise, américaine, légitime – n’est pas toujours appréhendé comme une richesse spontanée ; c’est aussi une épreuve douloureuse.
Au lycée, la curiosité initiale de l’entourage laisse rapidement place à l’assignation. Christine n’est plus un individu, mais un faisceau de stéréotypes : exotique, supposée compatible avec l’autre élève japonais nouvellement arrivé, sommée d’incarner une altérité rassurante pour les autres. La psychologie sociale parlerait ici de catégorisation sociale : un mécanisme par lequel l’individu est réduit à un groupe perçu, au détriment de sa singularité. Christine devient visible comme différence, mais invisible comme personne. Ce paradoxe nourrit un sentiment d’incomplétude identitaire, qui repose sur l’écart entre ce que l’on est, ce que l’on ressent et ce que les autres projettent sur nous.
Dans cette logique, son départ pour Tokyo apparaît d’abord comme une évidence : retourner au Japon doit lui permettre de se retrouver entière. Renouer avec la langue, la culture, les racines – et, avec elles, la cohérence intérieure escomptée. Mais Loin de moi démonte avec finesse ce fantasme du retour salvateur.
À Tokyo, Christine n’est pas plus chez elle. Elle est hafu, terme qui, sous des dehors descriptifs, l’enferme à nouveau dans une identité partielle, presque utilitaire. Dans l’espace public comme à l’université, elle est confondue, amalgamée, perçue comme interchangeable avec d’autres jeunes femmes métisses. Le regard social japonais reproduit ainsi une forme de violence symbolique : une domination douce, presque invisible, mais profondément structurante, qui fait notamment d’elle un être désirable avant tout par exotisme.
La barrière linguistique, ce japonais qu’elle comprend mal, qu’elle n’ose pas pleinement investir, cristallise un blocage identitaire. Ne pas parler la langue, c’est rester à la porte du récit familial, incapable de dialoguer avec ses grands-parents autrement que dans le malentendu. À mesure que les saisons passent – et l’album épouse subtilement ce cycle –, le récit glisse vers quelque chose de plus sombre.
Christine se nourrit de plats préparés des konbini, se replie, limite ses interactions sociales, comme si le quotidien devait être réduit à sa plus simple expression. Cette lente érosion du lien au monde constitue une anhédonie progressive, soit une perte graduelle de la capacité à ressentir du plaisir ou de l’intérêt pour des activités habituellement agréables.
Christine a l’impression de jouer un rôle, d’être une contrefaçon culturelle. Elle souffre d’une sorte de syndrome de l’imposteur, ici appliqué non pas à la réussite sociale, mais à l’existence elle-même. Peu importe les efforts : ce n’est jamais assez. Jamais juste. L’identité fracturée et la faible estime de soi forment alors une combinaison toxique, conduisant Christine au bord de pensées suicidaires – suggérées avec pudeur.
Sur le plan narratif, Loin de moi ne révolutionne certainement pas le genre. Le canevas est connu : quête identitaire, déracinement, dépression, lente reconstruction. Mais il excelle néanmoins dans l’observation des micro-fissures : une remarque moins anodine qu’il n’y paraît, une confusion répétée, des questionnements en suspens. Le printemps, censé symboliser le renouveau, n’apporte pas de résolution nette – seulement une respiration thérapeutique, une possibilité d’aller de l’avant.
Loin de moi nous rappelle in fine que l’identité demeure un processus fragile et souvent douloureux. Et que se chercher, même longtemps, ne constitue pas un échec. Et si le livre apparaît modeste dans ses ambitions narratives, il n’en est pas moins précieux dans ce qu’il transmet.
Jonathan Fanara

Loin de moi, Christine Mari – Delcourt/Waves, 22 janvier 2026, 304 pages

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