« Victoria rêve du Nord, de l’exil, persuadée qu’au-delà de la ligne Mason-Dixon, leurs sentiments, interdits ici, pourraient enfin s’exprimer et s’épanouir. Zacharie, lui, sait que la géographie ne suffit pas à abolir les frontières mentales : le racisme, la peur du rouge, la haine de l’autre voyagent léger et s’exportent sans difficulté. »
Paru aux éditions Glénat, Au Sud, l’agonie ausculte un territoire miné par ses blessures intérieures : dans la Géorgie des années 1920, la foi apparaît comme un instrument de domination, la blancheur tel un totem malade, la haine en tant qu’ultime refuge d’un monde conservateur et esclavagiste qui se sait condamné. Derrière l’enquête criminelle, c’est un récit de fractures intimes et politiques qui se déploie, lucide et sans faux-semblants.
Au Sud, l’agonie décrit un corps malade, encore fiévreux, incapable de se remettre du traitement de choc que fut la Guerre de Sécession. Philippe Pelaez et Hugues Labiano mettent en vignettes un Sud pauvre, humilié par l’Histoire, désireux de préserver, à tout prix, ses hiérarchies raciales et morales rétrogrades. La Bible Belt poussiéreuse qui s’est construite autour du commerce de coton regarde le Nord industriel avec envie, tout en maugréant contre ses postulats progressistes.
Dans cette région des États-Unis, on continue de regretter la grandeur d’un passé à jamais révolu. « Celui où nous fûmes prospères et résolus, arrogants et satisfaits, tenaces et dissidents. Celui où le Sud transpirait de richesses lorsque la terre, moite de bienfaits, exsudait ses pelotes blanches et cotonneuses pour recouvrir les champs d’un manteau opalin. » Certes, tout n’a pas disparu du jour au lendemain, mais les termes du contrat ont définitivement changé : « Il suinte toujours, le Sud, mais ses pelotes sont moins blanches, ses couleurs plus ternes, et le manteau s’est fait linceul, car il nous reste, dans ce cimetière à spectres, le blanc abaissé à sa juste valeur, et le noir redressé à sa juste dignité. »
Qui mieux que Victoria pour incarner cette lente mutation ? Fille de riche planteur, héritière d’un monde qu’elle regarde désormais avec distance, elle entretient une relation clandestine avec Zacharie Daniel : métis, fils d’esclave, communiste assumé, et surtout homme qui refuse de baisser les yeux devant la terreur suprémaciste blanche. Leur amour est une anomalie, une dissonance impardonnable dans un Sud obsédé par la pureté et la séparation des races. Victoria rêve du Nord, de l’exil, persuadée qu’au-delà de la ligne Mason-Dixon, leurs sentiments, interdits ici, pourraient enfin s’exprimer et s’épanouir. Zacharie, lui, sait que la géographie ne suffit pas à abolir les frontières mentales : le racisme, la peur du rouge, la haine de l’autre voyagent léger et s’exportent sans difficulté.
C’est lui, Zacharie, qui, dès l’ouverture, se présente pour baptiser parmi les Blancs l’enfant de Malcolm, ouvrier noir assassiné dans une indifférence quasi générale. Le geste suscite les interrogations, et même la répulsion. Il est perçu par les plus radicaux comme une provocation. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qu’il faut en retenir, c’est que la disparition d’un Noir en Géorgie n’émeut guère. La violence raciale est si banale qu’elle ne mérite même pas une véritable enquête. Officiellement, on cherche un coupable ; en réalité, on s’en accommode.
L’enquête avance à pas comptés. Un agent fédéral est bien présent à Savannah, Jonathan David, mais son attention se porte peut-être moins sur la mort de Malcolm que sur l’évasion d’un prisonnier de retour dans le coin. Peu à peu, les fils de l’intrigue se rejoignent tous autour du pasteur local, une figure d’autorité introduite par les auteurs à travers les abus sexuels qu’il commet. Sous couvert de foi, il règne sur la communauté et profite des faveurs de jeunes filles soumises. La religion n’est ici qu’un masque respectable posé sur des pulsions de domination et de violence.
Le portrait du Sud se noircit encore lorsque l’album expose frontalement la chasse menée contre les Noirs, les communistes, bref tous ceux qui dévient de la norme blanche et chrétienne. Des hommes brutaux, engoncés dans leur ignorance, multiplient les intimidations, les humiliations et les passages à tabac. Ce ne sont pas des monstres exceptionnels, juste le produit ordinaire d’un système qui fabrique la haine par tradition et rhétorique.
Cette description déjà implacable se dédouble dans une autre marginalité, moins manifeste : l’homosexualité de Jonathan David. Agent fédéral, représentant d’un État qui se veut moderne, il porte en lui cette inclinaison sexuelle que le Sud ne saurait tolérer. La mort de son jeune amant vient rappeler, à sa manière, que la violence ne s’exerce pas seulement sur les corps racialisés ou politisés, mais sur toute différence perçue comme une anomalie. Ce jeune homme aurait-il été plus qu’une relation sans lendemain dans un contexte davantage tolérant ?
L’assassinat de Malcolm, l’amour impossible de Victoria et Zacharie, la corruption religieuse, la répression politique (et sexuelle) composent une même fresque : celle d’un monde incapable d’accepter sa propre finitude. Le Sud suinte encore, comme le dit le texte, mais ce qu’il exsude désormais n’est plus la richesse : c’est la peur, la rancœur, la violence nue.
Jonathan Fanara

Au Sud, l’agonie, Philippe Pelaez et Hugues Labiano – Glénat, janvier 2026, 64 pages

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