Les Simpson, une forme d’éternité télévisuelle ?

« La série est en prise directe avec une société dont elle accentue les petits travers et cristallise les phénomènes d’ampleur. »

Avec Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel, le journaliste et critique Romain Nigita radiographie une série qui refuse de vieillir mais raconte à sa manière quarante ans d’évolution sociale. Une analyse brillante qui évoque tour à tour la prescience, l’immuabilité, les ressorts comiques et émotionnels ou encore les polémiques du show animé de Matt Groening.

Bientôt quarante saisons. Sept cent quatre-vingt-trois épisodes au moment où l’opuscule a été écrit. Et Bart a toujours dix ans. Maggie demeure ce bébé espiègle. Homer n’a jamais appris de ses erreurs. Cette aberration temporelle constitue selon Romain Nigita le cœur même des Simpson. Son essai, préfacé par Véronique Augereau et Philippe Peythieu – les voix françaises iconiques de Marge et Homer – entreprend une déconstruction vertigineuse : comment une famille figée dans l’ambre peut-elle rester le miroir le plus fidèle de toutes les mutations sociales ?

La réponse est dans le titre ; elle tient dans ce que l’auteur nomme le « paradoxe du donut intemporel ». Romain Nigita décrit une contrainte technique devenue force créative : le délai de production d’une série animée (six à neuf mois par épisode) a obligé les scénaristes à délaisser l’actualité immédiate pour privilégier les tendances de fond. Impossible en effet de satiriser tel politique éphémère quand l’épisode sortira plusieurs mois ou saisons plus tard. Il faut impérativement que l’humour reste compréhensible, intuitif, que les références produisent leurs effets.

Cette contrainte a transformé Les Simpson en une véritable caisse de résonance des angoisses structurelles américaines : coût des médicaments, emprise des multinationales, déclin de la classe moyenne… La série est en prise directe avec une société dont elle accentue les petits travers et cristallise les phénomènes d’ampleur. Et l’auteur d’expliquer : « Un épisode de 1991 sur un père qui se saigne aux quatre veines pour payer à sa fille le poney dont elle a toujours rêvé, une grève des instituteurs en 1995 ou un nouveau produit addictif dans un fast-food en 2003 sont autant d’intrigues qui soulignent les travers de la société occidentale, sans date de péremption. »

Les ingrédients pour un donut parfait

Il est aussi abondamment question de l’équilibre créatif originel. Romain Nigita identifie trois forces en tension permanente, qui se complémentent parfaitement : la satire sociale de Matt Groening, l’émotion de James L. Brooks et la mécanique des gags de Sam Simon. Retirez un ingrédient, et la recette perd de sa saveur – une théorie que l’auteur vérifie cruellement, en rappelant les échecs relatifs des projets solos des créateurs.

L’auteur note : « Si la satire s’accorde bien avec l’émotion, sa confrontation avec les gags s’avère complexe, tant les deux formes d’humour mettent en œuvre des ressorts différents, l’un s’appuyant sur le réel, l’autre sur l’invraisemblance. » C’est l’une des raisons expliquant que Matt Groening et Sam Simon n’entretenaient pas les rapports les plus cordiaux. Ce dernier reprochait d’ailleurs à son homologue showrunner de s’approprier à peu près tout ce qui touche à la série.

Mais force est de constater que James L. Brooks a imposé une réalité émotionnelle peu commune pour un dessin animé, tandis que Sam Simon a multiplié les personnages secondaires – on lui doit Moe, Burns, Flanders, Wiggum, etc. – et fait de Homer une sorte de « punching-ball humain ».

Romain Nigita développe ensuite sur le « format bouclé » de la série. Les épisodes se referment systématiquement sur le statu quo. Et puisque rien ne change jamais vraiment à Springfield, tout devient possible. Ce qui pourrait constituer une entrave est en fait profondément libérateur. On peut envoyer Homer dans l’espace, transformer la ville en dictature ou croiser l’univers des X-Files sans conséquence durable. 

Enfin, Les Simpson fonctionnent comme une « bombe culturelle à retardement ». Les enfants rient aux gags physiques, les adultes découvrent la satire sociale, et tous peuvent passer des années, visionnage après visionnage, à repérer les détails cachés dans les arrière-plans. Regarder une seconde fois un épisode ne fait qu’en révéler une nouvelle strate. Cela génère ce que l’auteur nomme la « replay value ». « Ce néologisme issu du monde du jeu vidéo caractérise l’intérêt de rejouer à un jeu que l’on a pourtant déjà terminé : son univers est-il assez riche et ses quêtes secondaires suffisamment nombreuses pour passer à nouveau plusieurs heures à parcourir les mêmes niveaux et battre les mêmes ennemis ? »

Les ombres au tableau

Passionné, l’essai n’élude cependant pas les controverses. La polémique autour d’Apu dit ainsi beaucoup de l’écart grandissant entre la série et les sensibilités contemporaines. Romain Nigita énonce comment Les Simpson, jadis subversive, s’est retrouvée dépassée par ses propres stéréotypes. Celle qui bousculait tous les tabous dans les années quatre-vingt-dix peine parfois à suivre les évolutions sociétales qu’elle documentait si bien.

La série qui a toujours su créer l’événement et qui a inspiré South Park ou Family Guy a également été épinglée pour ce running gag montrant Homer étranglant Bart avec vigueur. Elle a par ailleurs fait la Une des médias quand ses acteurs vocaux se sont mis en grève pour obtenir une revalorisation salariale.

Quant à la prescience dont elle a si souvent été gratifiée, elle doit être relativisée. La série a acquis une réputation quasi prophétique après avoir notamment imaginé la présidence de Donald Trump, mais cela tient avant tout à des exagérations, des événements opportunistes (Cypress Hill et son fameux concert avec le London Symphony Orchestra) et au fait que des milliers de prédictions émaillent les centaines d’épisodes du show. Le scénariste et producteur Al Jean le verbalise autrement : « Je pense qui si on jette suffisamment de fléchettes, on finit toujours par atteindre la cible. »

Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel constitue, somme toute, une analyse érudite et accessible, qui transforme une série de divertissement en objet d’étude, sans jamais empeser le propos. Avec force exemples, on comprend que l’immobilité narrative peut être une forme de permanence culturelle : pendant que le monde change, Springfield reste notre point fixe pour mesurer ces évolutions. 

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel, Romain Nigita –

Playlist Society, 22 janvier 2026, 160 pages 

Comments

Laisser un commentaire