La dystopie nous avait prévenus

Capture d’écran : Soleil Vert

Le futur n’a pas surgi brusquement, comme un choc ou une déflagration. Il s’est insinué, touche par touche, à la manière de ces brumes épaisses que l’on croit d’abord inoffensives, avant de se rendre compte que, gorgées d’éclairs, elles ont enveloppé jusqu’au dernier recoin de notre environnement. Or, ce futur-là, les écrivains l’avaient raconté bien avant nous. Orwell, Huxley, Bradbury, Dick, Burgess, Atwood, accompagnés par Fleischer, Kubrick ou Scott au cinéma : tous avaient tendu en leur temps un miroir déformant à notre monde. Nous les avions rangés au rayon des fantasmes pessimistes, de contes pour lecteurs ou cinéphiles anxieux. Nous avions probablement tort.

Car qu’est-ce que 1984, si ce n’est l’annonce d’un pouvoir obsédé par le contrôle des pensées, de la mémoire et du langage ? Lorsque Donald Trump éructait ses faits alternatifs à la face des journalistes, qu’il moquait les climatologues, qu’il inventait des remèdes à une pandémie en plein essor, n’était-ce pas là la novlangue dans sa plus éclatante modernité ? Le mensonge érigé en arme politique, l’effacement méthodique du réel : Orwell avait vu juste. Mais il n’était pas seul.

Dans Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley montrait une autre tyrannie : plus douce, plus ambiguë. Non par la peur, mais par l’abrutissement général, par la distraction perpétuelle, par le règne du plaisir immédiat. Une dictature du contentement. Les écrans omniprésents, les flux continus de vidéos, les calmants chimiques ou numériques ont remplacé le sexe libre ou le soma. Tout cela nous détourne aujourd’hui de l’essentiel avec une efficacité des plus redoutables. Les paradis artificiels sont désormais digitaux et illimités.

Que dire de Blade Runner, avec ses réplicants qui interrogent les frontières de l’humanité ? En 2026, l’intelligence artificielle génère des images, rédige des textes, compose des mélodies, mime des voix capables de berner les plus avertis. Les émotions se codent dans des algorithmes, les souvenirs se téléchargent, les identités flottent. Philip K. Dick, dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, avait pressenti cette dématérialisation de l’humain, cette dilution des repères. Nous y sommes. Et ça ne fait que commencer. 

Là encore, les sirènes du progrès nous chantent volontiers leur refrain séduisant. Mais dans Soleil Vert, Richard Fleischer nous rappelait qu’un monde de consommation débridée et de pillage écologique mène à l’impasse : sur une planète exsangue, on recycle les corps pour nourrir les vivants. Peut-on encore ignorer les signes de cette prophétie ? Entre canicules à répétition, océans de plastique et filières agroalimentaires piquées de solutions chimiques, le scénario cauchemardesque d’hier ressemble de plus en plus à notre réalité actuelle. Mangez vos morts, disent certains.

Et pendant ce temps, le feu sacré de la pensée chancelle. Dans Fahrenheit 451, Ray Bradbury imaginait une société où les livres sont brûlés parce qu’ils dérangent, qu’ils suscitent des doutes, des inclinaisons indésirables, peut-être des émotions trop fortes. Aujourd’hui, les autodafés ne sont plus nécessaires. Donald Trump censure la science, purge les archives américaines, met en coupe réglée les musées et les écoles. Pis, il suffit souvent de saturer l’espace mental de divertissements fugaces, de fragments sans contexte, de désinformation virale. Le savoir s’étiole dans l’indifférence quasi générale. Nous sommes tous l’humain du futur de Wall-E, l’esprit absorbé par les projections numériques, inconscients de notre condition dégradée.

Le système de crédit social chinois, officialisé par le gouvernement de Pékin, vise à évaluer le « niveau de confiance » des citoyens et des entreprises à travers un enchevêtrement de données administratives, bancaires et comportementales. À la clé : des récompenses pour les bons éléments (meilleur accès au crédit, billets de train en première classe, primes diverses) et des sanctions pour les mauvais (restriction sur les voyages, blocage des prêts, limitation des droits civiques). Ce dispositif technopolitique inédit a nourri, à raison, mille fantasmes sur un contrôle total de la population par la notation algorithmique. Est-ce un hasard si, dans le même temps, Black Mirror terrorisait son audience avec des scénarios en tous points semblables ?

Même Margaret Atwood ou Jack London, avec La Servante écarlate et Le Talon de fer, avaient entrevu comment le recul des droits fondamentaux et la montée des inégalités pouvaient surgir au cœur de sociétés dites avancées, sous couvert de crises, d’idéologies ou de fanatismes religieux. Qu’on songe aux travailleurs exploités, aux offensives contre les droits des femmes, aux législations rétrogrades portées par certains États américains, et l’on comprend combien la fiction peut s’inviter dans le réel. Le remodeler.

Le plus inquiétant reste sans doute cette étrange docilité collective. Les héros des dystopies se révoltent – Winston Smith, Montag, Deckard. Nous, bien souvent, nous scrollons. Nous regardons ailleurs. L’alerte a pourtant été donnée, maintes fois, par ces voix lucides qui n’avaient pour elles que l’encre et l’imagination. La dystopie nous avait prévenus. Il serait peut-être temps de relire ces pages, de revoir ces films, avant que toutes ces histoires ne se replient irrémédiablement sur nous.

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Jonathan Fanara

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