
Série d’espionnage généreuse en conflits intérieurs, Homeland ne cesse de rejouer la même scène, saison après saison : un visage se retourne, une vérité se fissure, une certitude se dédouble. Carrie Mathison, Nicholas Brody, Saul Berenson, Peter Quinn, Allison Carr, Dar Adal : la série fait de la dualité et de la duplicité une ontologie. Être, dans Homeland, c’est toujours être double, d’une manière ou d’une autre.
N.B. : Cette analyse porte sur les saisons 1 à 6 et comprend des spoilers.
Le monde de l’espionnage est peuplé d’agents doubles, de loyautés croisées et de vérités à géométrie variable. Homeland se repaît de cette matière : rien n’y est jamais univoque, ni les identités, ni les convictions, et encore moins les sentiments, souvent ambivalents. La série outrepasse allégrement la duplicité cantonnée aux intrigues d’espionnage. Elle tapisse l’ensemble de son univers, personnages inclus, par une dualité qui a parfois du mal à se réconcilier avec elle-même.
Depuis ses premières minutes, Homeland questionne les apparences. Prisonnier de guerre américain libéré alors qu’on le croyait mort depuis plusieurs années, Nicholas Brody fait son retour au pays en tant que héros national. Les journalistes se massent à sa porte, le vice-président s’attache à la hâte ses services, le Congrès des États-Unis lui tend les bras. Cependant, les choses ne sont pas aussi simples.
On comprend rapidement que Brody ne sait plus qui il est. Sa conversion à l’islam (cachée à ses proches), sa loyauté envers son ancien bourreau Abu Nazir, son amour pour sa famille, son attachement ambigu à Carrie : rien ne se laisse réduire à une logique unidimensionnelle. Une lecture superficielle du récit nous ferait dire que Nicholas Brody a été retourné, qu’il agit désormais pour le compte de l’ennemi djihadiste. Mais il n’est pas un agent double au sens opérationnel du terme ; il est avant tout un homme à l’âme double, peut-être même triple, dont les motivations restent en partie opaques jusqu’à sa mort.
Il aime sincèrement son pays, qu’il a servi en tant que marine, mais il abhorre les dommages collatéraux dont les dirigeants états-uniens se rendent coupables – et qui ont coûté la vie à Issa, le fils d’Abu Nazir, dont il a été le précepteur. Brody apparaît sans cesse déchiré entre plusieurs idées, différentes allégeances. D’une figure virginale à haut potentiel politique, il passe au terroriste présumé, puis au martyr sacrifié par la CIA lors d’une mission secrète en Iran.
Cette opacité ne constitue aucunement un défaut d’écriture : elle est le cœur même du personnage. Brody rappelle que l’on peut croire à deux vérités incompatibles. On peut aimer l’Amérique et vouloir la frapper pour cette même raison. La série nous oblige à concevoir ce paradoxe sans jamais le résoudre.
Carrie Mathison est un autre cas d’école. Elle est, simultanément, l’une des analystes les plus jeunes et brillantes de la CIA et une femme atteinte de trouble bipolaire. La série refuse obstinément de hiérarchiser ces deux composantes. Son efficacité n’advient pas malgré sa fragilité, elle est souvent produite par elle : son intuition fulgurante, son obsession presque délirante pour certains détails, son refus de lâcher une hypothèse : tout cela naît du même foyer psychique que ses nombreux effondrements mentaux. En Allemagne, on la verra ainsi volontairement arrêter son traitement dans l’espoir d’avoir l’une de ses intuitions inespérées.
Avant même de manœuvrer ou de mentir, Carrie campe ainsi, déjà, la duplicité : elle est structurellement divisée. Chez elle, le Moi n’est jamais souverain : il est traversé de forces contradictoires, de pulsions, de peurs, de visions plus ou moins prophétiques. Un schisme intérieur qui trouve des traductions visuelles et narratives à travers ses multiples faux nez. Il lui suffit de porter une perruque pour passer pour une autre femme. Ou de feindre un emploi dans la presse pour séduire une source. Mais au fond, qui est la « vraie » Carrie ? Celle qui manipule ses cibles avec un sang-froid cynique, ou celle qui tremble, pleure, trahit et se trompe ?
À l’échelle géopolitique, Homeland multiplie les cas de trahison et de double allégeance. L’arc iranien met en scène un Javadi gravissant les échelons grâce à l’appui de la CIA, tandis qu’en Allemagne, c’est l’agence américaine elle-même qui se voit infiltrée par les services secrets russes à travers la cheffe de station Allison Carr. Au Pakistan, le mari de l’ambassadrice US, Dennis Boyd, joue un double jeu pour le compte de l’ISI et des terroristes musulmans. Mais ce que la série met en lumière, c’est finalement moins la perfidie individuelle, bien que présente, que la logique structurelle de l’espionnage : pour protéger un État, il faut mentir, manipuler, se travestir.
La CIA est elle-même une institution schizophrène, qui proclame défendre des valeurs démocratiques mais fait l’usage de méthodes qui les contredisent. Cette duplicité s’inscrit dans la fonction même de l’agence. Au début de la sixième saison, la nouvelle présidente élue, Elizabeth Keane, qui s’apprête à prêter serment, s’intéresse de près aux frappes ne nécessitant pas l’approbation de la Maison-Blanche. Quelques saisons plus tôt, ce sont ces mêmes frappes qui ont décimé des enfants et des familles au Moyen-Orient, et qui ont suscité le courroux de Brody.
Sur le plan narratif, les frappes de drones supportent une dualité fondamentale : une technologie froide, quasi chirurgicale, censée minimiser les pertes, mais qui produit régulièrement des massacres de civils. Cette dissociation entre l’acte (appuyer sur un bouton à Langley) et ses effets (des corps mutilés à des milliers de kilomètres) est une forme de duplicité morale. La guerre est rendue abstraite pour ceux qui la mènent, effroyablement concrète pour ceux qui la subissent. Le film Good Kill (2014) d’Andrew Niccol abonde d’ailleurs dans le même sens.
La relation entre les différents protagonistes peut aussi se réclamer de cette dualité. Prenons Carrie et Saul. Saul est à la fois une figure paternelle, protectrice, et un homme capable de sacrifier Carrie pour ce qu’il estime être l’intérêt supérieur. Tantôt il lui accorde une confiance absolue et se comporte comme un mentor, tantôt il lui tourne le dos, remet en question son jugement ou lui reproche son manque de loyauté. Carrie, de son côté, lui est sincèrement attachée, tout en étant capable de lui mentir, notamment lorsqu’il tombe entre les mains des hommes de Haissam Haqqani ou quand elle conseille secrètement Elizabeth Keane, contre les intérêts supposés de la CIA.
Le Pakistan, l’Iran, Al-Qaïda, le Hezbollah, les alliés européens, les agences gouvernementales américaines : aucun espace n’échappe à la logique du masque. Mais là où nombre de fictions d’espionnage utilisent la duplicité comme un jeu de cache-cache stratégique, Homeland en fait une structure morale et psychologique. La question n’est jamais seulement « qui ment ? », mais plutôt « comment vivre quand toute identité est irrémédiablement fendue ? ». Pour en attester, il suffit de se pencher sur le cas de Peter Quinn : tragiquement et ontologiquement clivé, il ne cesse d’annoncer son désir de quitter la CIA, de vivre enfin une vie normale, mais il revient toujours, même diminué, comme aspiré par la violence qu’il prétend fuir. Dar Adal, lui, semble constamment sur plusieurs tableaux, que ce soit au Pakistan ou à New York. La délation dont il fait preuve envers Carrie dans la sixième saison parachève un portrait en clair-obscur.
Mieux, Homeland ne réserve pas la dualité au champ du renseignement. Elle s’étend aussi aux émotions du spectateur. On est invité à admirer le courage, l’ingéniosité et parfois l’héroïsme des agents américains, tout en étant confronté, frontalement, aux victimes de leurs bavures, de leurs frappes de drones, de leurs manipulations sournoises. Là, c’est un futur médecin pakistanais qui en paie les pots cassés ; ici, c’est l’ex-femme d’un apparatchik de la théocratie iranienne. Deux morts de plus sur l’autel de la sécurité nationale.
La série produit ainsi une empathie dédoublée. On peut, dans la même scène, soutenir une opération et pleurer ceux qu’elle détruit. Ce trouble moral empêche toute lecture manichéenne, toute consommation confortable de la violence politique. Homeland ne nous offre aucune rédemption. Carrie n’est jamais loin de l’agence, même quand elle la quitte. La série nous laisse face à une réalité difficile : dans la guerre secrète comme dans la vie ordinaire, il n’y a pas de visage sans masque. Tout est, si pas double, au moins questionnable.
Jonathan Fanara

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