Chandler Bing, l’ironie comme stratégie d’évitement

Capture d’écran

En dépit de sa légèreté apparente, Friends (1994-2004) constitue un objet sociologique de premier ordre. Le personnage de Chandler Bing, incarné par Matthew Perry, traduit avec une rare lucidité la manière dont un individu de classe moyenne urbaine, plongé dans les incertitudes de la mondialisation naissante, s’adapte à un monde sans repères stables. En ce sens, Chandler se leste de qualités anthropologiques : celles d’un sujet dont la principale ressource est l’ironie, érigée en réflexe vital et en instrument de régulation sociale.

« Statistical analysis and data reconfiguration ». L’emploi de Chandler Bing est tout sauf anodin. Derrière cette formulation opaque se dessine la condition d’un salarié du capitalisme tardif : occupant un poste de bureau dans le secteur tertiaire, détaché de toute production matérielle identifiable, il incarne le travailleur surdiplômé assigné à des tâches vides, symptôme d’une économie où l’emploi n’est plus lié au sens mais à l’occupation des corps et des esprits. Richard Sennett a montré comment les économies post-industrielles multiplient ces « métiers de la contingence ». David Graeber préfère parler de bullshit jobs. Dans Friends, on se moque plus prosaïquement d’une profession tellement obscure que même les plus proches amis de Chandler demeurent incapables de s’en remémorer le nom.

Privé de solidarité familiale (divorce, fluidité de genres, griefs familiaux) et de corporation professionnelle (il change de métier, il se montre peu proche de ses collègues), Chandler trouve refuge dans un groupe affinitaire restreint, constitué de pairs partageant la même génération et, grosso modo, le même capital socioculturel. Ce micro-collectif – six individus aux fonctions tacites et complémentaires – agit pour lui comme substitut des structures sociales traditionnelles. Ainsi, sondant les nouvelles sociabilités, Friends met en scène la recomposition néo-urbaine : une communauté choisie, homogène, qui devient un espace de sécurité affective. Un groupe dans lequel Chandler, par sa fonction critique et ironique, assure une forme de régulation interne.

Ce mode d’expression caractérise le personnage à un point tel qu’il en devient indissociable. Quasi réflexe, il consiste à détourner chaque situation chargée d’affects vers la plaisanterie. Cela répond à une double nécessité : se protéger lui-même d’une implication trop forte et maintenir la cohésion collective par la légèreté et l’ironie. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que le mécanisme relève à la fois de la psychanalyse (refoulement de l’angoisse par l’humour) et de la sociologie interactionniste (contrôle des tensions au sein du groupe). On pourrait dire que Chandler est à la fois bouffon et thermostat : il désamorce les conflits ; il empêche les émotions d’atteindre une intensité critique.

En contrepartie, la vie de Chandler est perpétuellement médiatisée par un commentaire qui l’empêche de s’abandonner à l’expérience immédiate. Le jeune trentenaire semble toujours sur le seuil, pas tout à fait dans l’action mais déjà dans sa problématisation. Avec lui, l’ironie, mécanisme d’autodéfense s’il en est, devient la réponse la plus rationnelle à un monde où tout engagement pourrait se muer en déception. Ce rôle méta-textuel en fait par ailleurs le personnage le plus conscient de sa propre condition. Il brise le quatrième mur sans aller au bout de la démarche.

Ses relations amoureuses participent longtemps de ces états de fait. Avec Janice, il répète le cycle engagement/fuite, incapable de s’épanouir pleinement dans une relation durable. D’autres partenaires mettront en péril ses amitiés, sa virilité ou déjoueront ses attentes. Avec Monica, il atteint toutefois une forme de compromis : la stabilité conjugale sans renoncement complet à sa distance ironique. Cet ajustement n’est autre qu’une adaptation : maintenir le masque protecteur tout en s’autorisant une forme de continuité affective. Chandler aime sincèrement, mais Chandler reste Chandler : un homme peu sûr de lui, sur la défensive, dont la maladresse le dispute à la tendresse. 

Le sujet est plus rarement discuté, mais même l’espace matériel de Chandler traduit cette logique. L’appartement partagé avec Joey est meublé sans style ni forte personnalisation. On dirait qu’il tient davantage de la halte provisoire que du logement permanent. S’agit-il, une nouvelle fois, de ne pas s’ancrer symboliquement, de préserver l’option de partir ? 

Au-delà de la fiction, Chandler Bing apparaît rétrospectivement comme l’archétype de l’individu post-moderne, adapté avec peine à un monde dépourvu de certitudes, où l’humour cynique devient le dernier rempart contre l’absurdité environnante. Le succès populaire du personnage tend à prouver qu’on est en présence d’un type social émergent et beaucoup ont d’ailleurs évoqué, parfois par le menu, la « chandlerisation » du langage en cours ces deux dernières décennies, cette manie du détachement ironique systématique. De quoi asseoir un peu plus l’aura d’un protagoniste inoubliable.

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Jonathan Fanara


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