Exposition « Manga : Tout un art ! » : prendre le pouls d’un genre en vogue

Quand on pense au manga aujourd’hui, on songe à un phénomène culturel planétaire, à une industrie créative qui a déferlé partout avec ses héros iconiques et ses récits à hauteur d’adolescents. De One Piece à Demon Slayer, le manga est devenu un pilier incontournable de la pop culture moderne, dévoré par des millions de lecteurs bien au-delà des frontières de son Japon natal.

Pourtant, cette vision est largement incomplète. Car derrière ce succès indiscutable se cache une histoire complexe et bien plus ancienne qu’on ne le croit. L’exposition « Manga : Tout un art ! », visible au Musée Guimet du 19 novembre 2025 au 9 mars 2026, nous ouvre les portes d’un passé encore méconnu. Chaque salle traversée recèle un secret généalogique. Nous vous proposons ici d’en explorer sept, par ailleurs abondamment traités dans le catalogue officiel de l’exposition, publié aux éditions Glénat.

1. Le mot « manga » est bien plus ancien que vous ne le pensez

Contrairement à une idée reçue, le terme manga n’est pas une invention du XXe siècle. Sa première occurrence remonte à la fin du XVIIIe siècle, dans la préface d’un album de Santō Kyōden datant de 1798. Le mot, composé des idéogrammes man (« sans but, spontané ») et ga (« dessin »), sera ensuite popularisé par l’un des plus grands maîtres de l’estampe japonaise, Katsushika Hokusai. L’artiste l’utilise dès 1812, puis en fait le titre de son célèbre recueil d’esquisses, Hokusai Manga, publié à partir de 1814. À l’origine, le mot signifiait donc « dessin qui vient spontanément » ou « esquisses diverses », désignant des croquis pris sur le vif. Bien que le sens ait évolué, cette origine ancre le manga dans une tradition artistique séculaire. Cette notion de liberté et de spontanéité, au cœur du geste de Hokusai et ses disciples, résonne encore aujourd’hui dans l’énergie créatrice débridée des plus grands mangakas.

2. Les comics occidentaux ont joué un rôle-clé dans sa naissance

Le manga moderne, tel que nous le connaissons, n’est pas né en vase clos. Il est le fruit d’une formidable hybridation culturelle avec l’Occident à la fin du XIXe siècle. À cette époque, des artistes étrangers s’installent au Japon, apportant avec eux la tradition de la caricature et de la bande dessinée de leurs pays. Parmi eux, le Britannique Charles Wirgman, qui fonde en 1862 le journal satirique The Japan Punch, et le Français Georges Ferdinand Bigot, qui lance sa revue Tôbaé.

Ces publications inspirèrent profondément une génération entière d’artistes japonais. Le plus célèbre d’entre eux, Kitazawa Rakuten, formé à la peinture de style occidental (yōga), est souvent considéré comme le premier mangaka professionnel. En 1905, il lance Tokyo Puck, un magazine de caricatures en couleurs qui marque une étape décisive. Loin d’être une tradition purement insulaire qui se serait ensuite exportée, le manga moderne porte donc dans son ADN les traces d’un dialogue culturel international, prouvant qu’il fut « global » dès sa naissance.

3. Le « Dieu du manga » a été forgé par les traumatismes de la guerre

Osamu Tezuka (1928-1989) est unanimement salué comme le « dieu du manga », celui qui a révolutionné cet art dans l’après-guerre. Mais pour comprendre la profondeur humaniste et la complexité de son œuvre, il faut revenir à un événement qui a marqué sa vie au fer rouge : la Seconde Guerre mondiale. En juin 1945, alors qu’il n’a que 16 ans, il assiste aux bombardements américains qui ravagent sa ville natale d’Osaka. Cette expérience de la destruction et de la mort a hanté Tezuka toute sa vie et a profondément irrigué son travail, où les thèmes de la belligérance, de la technologie, de l’incommunicabilité et du respect de la vie sont omniprésents. Il confiera lui-même l’impact de ce traumatisme des années plus tard : « Ce fut le plus grand choc de ma vie, et quarante années d’écriture n’ont pas réussi à fermer cette blessure. »

4. Avant les mangas, il y avait le théâtre de rue sur un vélo

Dans les années 1920 et 1930, bien avant l’explosion du manga imprimé, une autre forme de narration visuelle captivait les enfants du Japon : le kamishibai (« théâtre de papier »). Il s’agissait de conteurs ambulants qui se déplaçaient à vélo, transportant une petite scène en bois appelée butai. Pour gagner leur vie, ils vendaient des bonbons aux enfants rassemblés, puis faisaient défiler des planches illustrées en carton pour raconter des histoires épiques ou comiques. Ce médium a connu une popularité phénoménale. À la fin des années 1930, on estimait qu’un million d’enfants assistaient chaque jour à ces spectacles de rue. Le kamishibai n’était pas seulement un divertissement ; c’était aussi une véritable école de la narration visuelle et séquentielle. De nombreux artistes qui allaient plus tard devenir des figures majeures du manga ont fait leurs premières armes en créant des histoires pour ce théâtre de papier.

5. Le manga a connu sa propre contre-culture « adulte »

À la fin des années 1950, alors que le manga, sous l’impulsion de Tezuka, est principalement destiné aux enfants, un mouvement de contre-culture émerge. Des artistes cherchent à créer des œuvres plus sombres, plus réalistes et destinées à un public d’adolescents et d’adultes. En 1957, le mangaka Tatsumi Yoshihiro invente un nom pour ce courant : le gekiga, ou « images dramatiques ».

Les auteurs de gekiga explorent des genres jusqu’alors inédits dans la bande dessinée japonaise, comme le thriller policier, l’horreur ou le drame social. Avec des styles graphiques plus réalistes et des thématiques plus matures, ils ont prouvé que le manga pouvait être bien plus qu’un simple divertissement pour la jeunesse. Le gekiga a été une véritable révolution, élargissant radicalement le champ des possibles pour cet art et affirmant sa capacité à raconter des histoires complexes pour tous les âges.

6. La « Grande Vague » de Hokusai a déferlé sur Tintin et One Piece

L’estampe La Grande Vague au large de Kanagawa de Hokusai est l’une des images les plus célèbres de l’histoire de l’art mondial. Mais ce qui est fascinant, c’est de voir comment cette œuvre a transcendé son statut d’icône pour influencer directement la bande dessinée, à la fois en Occident et au Japon. On retrouve ainsi une référence explicite à la Vague dans Les Cigares du pharaon, une aventure de Tintin où Hergé, grand admirateur de l’art japonais, réinterprète l’œuvre. Des décennies plus tard, cette même vague déferle dans One Piece. Son auteur, Oda Eiichirō, ne fait pas qu’un simple clin d’œil visuel. Il utilise cette référence mythique pour souligner le passage vers un arc fondamental de la série, où s’entremêlent traditions, mythes et révolution narrative. Cet aller-retour culturel montre comment une seule image peut devenir un pont entre les arts et les époques, circulant et se réinventant sans cesse.

7. La haute couture s’inspire directement de vos animés préférés

De simple sous-culture, le manga et l’animation japonaise sont devenus une source d’inspiration majeure pour les créateurs les plus prestigieux du monde, notamment dans la haute couture. Les exemples de cette fusion entre deux univers à première vue opposés sont de plus en plus nombreux et spectaculaires. Ainsi, lors de son défilé printemps-été 2016 pour Louis Vuitton, le directeur artistique Nicolas Ghesquière a présenté une collection sur le thème du « cyberspace », directement inspirée de l’héroïne du jeu vidéo Final Fantasy. La référence à la culture manga était partout, notamment dans les accessoires et bijoux qui rappelaient ceux portés par les héroïnes de Sailor Moon. De son côté, Gucci a collaboré avec l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure, tandis que Loewe a signé des collections avec le studio Ghibli. Ces multiples passerelles prouvent que le manga est désormais reconnu comme une force créative majeure.

Nous venons de le voir, l’histoire du manga est fascinante, bien plus riche et profonde que sa façade réductrice de phénomène de masse. De ses racines dans l’estampe traditionnelle à son dialogue constant avec l’Occident, en passant par les traumatismes de l’histoire et les révolutions esthétiques, le manga s’est construit comme un art complexe, protéiforme et en perpétuelle mutation. Alors que cet art continue aujourd’hui d’évoluer et de conquérir le monde, quelle sera sa prochaine mue ?

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Jonathan Fanara



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