God Bless America : une Amérique en perdition

« À mesure que l’enquête avance, elle s’hybride avec un autre récit : celui de l’Amérique de 1954. Fanatisme religieux, peur de l’ennemi intérieur, lâcheté ordinaire. Nick Corey croise des violeurs, des meurtriers, des hommes corrompus ou aveuglés par une idéologie nauséabonde. Une chaîne de grandes abjections et de petites abdications. Le complot qui affleure – religieux, politique et moral – épaissit considérablement la traque policière enclenchée. »

Utah, 1954. Guerre froide, paranoïa nucléaire, violence ordinaire. God Bless America adapte en roman graphique Le Cherokee de Richard Morgiève. PF Radice en livre une version sèche, particulièrement désenchantée, dans un noir et blanc poudreux fleurant bon les années 50 : un polar sombre où l’enquête criminelle, le trauma intime et la peur collective avancent d’un même pas.

Quel meilleur décor que les hauts plateaux glacés du comté de Garfield ? Ici, en plein cœur de l’Utah, alors que le vent fouette la roche, un F-86 Sabre se pose en catastrophe. Cockpit vide. Une bombe atomique a mystérieusement disparu. Parallèlement, une voiture est retrouvée abandonnée. Un tueur rôde dans les parages. Les appels téléphoniques affluent : soucoupes volantes, communistes, armée en marche… Le FBI prend position. Le pays est à cran.

Nick Corey est le shérif de Panguitch. Homme solitaire et taiseux, il vit depuis vingt ans dans l’ombre d’un crime : l’assassinat atroce de ses parents adoptifs. Accusé, puis blanchi, il n’a jamais vraiment quitté la scène du meurtre. Ce passé ne s’est pas refermé. Il le travaille en profondeur, comme une gelure ancienne dont les effets persisteraient. C’est de cet homme tourmenté qu’on adoptera le point de vue. 

Les indices convergent rapidement vers celui que Corey traque depuis toujours : un tueur en série surnommé « le Dindon », à cause d’un rire glougloutant laissé comme une signature. Le mode opératoire est barbare, proprement glaçant : mutilations méthodiques, corps ouverts, dents arrachées, viscères exposés… Une véritable boucherie. Le « Dindon » laisse par ailleurs des indices, des messages implicites, des provocations destinées à Corey seul. La chasse apparaît désormais réciproque.

À mesure que l’enquête avance, elle s’hybride avec un autre récit : celui de l’Amérique de 1954. Fanatisme religieux, peur de l’ennemi intérieur, lâcheté ordinaire. Nick Corey croise des violeurs, des meurtriers, des hommes corrompus ou aveuglés par une idéologie nauséabonde. Une chaîne de grandes abjections et de petites abdications. Le complot qui affleure – religieux, politique et moral – épaissit considérablement la traque policière enclenchée.

God Bless America arbore deux poumons narratifs aux exhalations paranoïaques : l’ennemi intérieur, retourné, capable de semer le chaos, et le sociopathe sanguinaire insaisissable, frappant à l’aveugle partout il passe. Mais ce roman graphique particulièrement dense accorde également une place centrale à l’intimité de Nick Corey. Son homosexualité est indexée à un contexte : elle existe dans un monde qui ne la tolère pas, et Corey lui-même ne semble l’accepter qu’à reculons. C’est presque une faille supplémentaire, vécue comme une honte silencieuse, qui se heurte à la fois à l’éducation religieuse qu’il a reçue et aux mœurs de l’époque. Là encore, le contexte historique commande : l’Amérique puritaine ne laisse aucune marge.

Plus généralement, le récit progresse comme un labyrinthe : chaque piste est suivie jusqu’au bout, même si elle mène droit au mur. Il n’y a jamais de consolation, seulement l’obstination d’un homme en quête de vengeance et de justice, dans un ordre qu’il est difficile de déterminer précisément. L’adaptation a beau resserrer la matière, elle reste touffue, pleine d’aspérités, toujours haletante. Et le noir et blanc s’impose naturellement, dans un grand format qui laisse respirer les planches : crayonnage précis, dégradés de gris, paysages ouverts qui écrasent occasionnellement les figures humaines. 

God Bless America est un roman graphique aussi crépusculaire qu’un puits sans fond, dénué de lyrisme inutile, qui avance au (faux) rythme d’un pickup bringuebalant sur les pistes de l’Utah. Un polar en images rugueux, d’une très grande qualité.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


God Bless America, PF Radice et Richard Morgiève – Sarbacane, janvier 2026, 208 pages


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