« Par l’ampleur des données mobilisées, ce Grand Atlas des empires coloniaux impose une lecture structurelle de l’histoire coloniale. Les chiffres, les cartes et les séries statistiques ne viennent pas porter un discours moral : ils démontrent, de manière cumulative, que les empires ont produit des déséquilibres durables, mesurables, et toujours actifs. »
Le Grand Atlas des empires coloniaux se caractérise par l’accumulation de données, précises, chiffrées et spatialisées, lesquelles font apparaître la colonisation comme un système concret de domination, aux multiples effets. À travers des cartes, des graphiques et des dizaines d’études de cas, l’ouvrage amorce un inventaire rigoureux des mécanismes impériaux, de leurs transformations et de leurs héritages.
Comment se construisent les empires modernes ? L’expansion européenne, par exemple, ne procède pas d’un plan global, mais d’initiatives successives, souvent improvisées. Ainsi, la France du XVIIᵉ siècle contrôle un espace nord-américain immense – de l’estuaire du Saint-Laurent au golfe du Mexique – avec une population coloniale extrêmement réduite. En Louisiane, en 1720, on ne compte pas plus de 200 colons européens, militaires compris. Le développement de la colonie est confié à des acteurs privés : Antoine Crozat, puis la Compagnie du Mississippi, censée transporter 6 000 Français et 3 000 esclaves africains. Les chiffres réels montrent l’échec : la population reste faible, déséquilibrée, dépendante des Amérindiens pour sa survie.
Naturellement, les données démographiques demeurent centrales dans l’ouvrage. Elles révèlent notamment l’un des paradoxes majeurs des empires : l’immensité territoriale malgré la relative carence humaine. En Louisiane française, entre 1682 et 1763, on recense environ 7 000 Européens, dont seulement 400 femmes, contre près de 6 000 esclaves africains. Le Code noir y est appliqué à partir de 1723, avec des adaptations locales, dans une société où les Blancs représentent entre 25 et 40 % de la population et où l’accroissement naturel des esclaves dépasse celui des colons européens.
L’atlas montre également que la colonisation est indissociable de la violence politique. La décolonisation française, loin d’un processus pacifié, s’ouvre dès 1943-1946 par des conflits armés. En Syrie, les bombardements français de mai 1945 font plus de 500 morts civils à Damas. En Indochine, la guerre engagée en 1946 devient une guerre de haute intensité : près de 400 000 soldats français et coloniaux affrontent une armée vietminh qui atteint 100 000, puis 400 000 hommes. Le coût humain est extrêmement lourd : plus de 27 500 morts du seul côté français.
Ailleurs, l’ouvrage va insister sur le rôle des organisations internationales. La Charte des Nations unies de 1945 constitue la première condamnation collective du colonialisme. Entre 1945 et 1965, le nombre d’États membres de l’ONU passe de 51 à 118, reflet direct de la vague de décolonisation. Le comité de décolonisation devient un espace central pour les revendications des pays nouvellement indépendants, notamment africains et asiatiques. La Namibie constitue un cas symptomatique : placée sous tutelle internationale, elle reste occupée illégalement par l’Afrique du Sud jusqu’en 1990, malgré les résolutions répétées de l’ONU.
Les chapitres consacrés au tiers-monde et au non-alignement reposent eux aussi sur une base factuelle dense. La conférence de Bandung de 1955 réunit 25 États représentant plus de la moitié de la population mondiale. Aucun pays occidental n’y est invité, et l’Amérique latine en est absente. Trois figures dominent : Nehru, Zhou Enlai et Sukarno. En 1961, à Belgrade, le mouvement des non-alignés se structure autour d’une vingtaine d’États, puis s’élargit rapidement. En 1973, la conférence d’Alger rassemble 77 pays, qui revendiquent un nouvel ordre économique mondial.
Le nationalisme pétrolier est également documenté avec précision. En 1951, l’Iran nationalise son pétrole sous Mossadegh ; en 1953, un coup d’État soutenu par la CIA renverse le gouvernement. Entre 1970 et 1973, le prix du baril passe de 1,80 dollar à plus de 3 dollars, avant d’atteindre 18 dollars après l’embargo de 1973. L’Opep, créée en 1960, parvient à inverser temporairement le rapport de force entre pays producteurs et compagnies occidentales. Mais ces revenus tirés des matières premières ne se traduisent pas nécessairement par une indépendance politique durable.
La dépendance économique de l’Afrique est étayée par des chiffres précis. Entre 1968 et 1980, la dette du tiers-monde est multipliée par douze. Au début des années 1980, la hausse brutale des taux d’intérêt provoque une crise majeure. Les plans d’ajustement structurel entraînent la baisse des dépenses sociales, la privatisation des services publics et la spécialisation accrue dans les exportations de matières premières. Dans certains pays africains, l’endettement dépasse 150 % du PIB.
Il est à noter que l’ouvrage prolonge l’analyse jusqu’aux sociétés européennes. Les émeutes urbaines de 2005 en France sont replacées dans une histoire longue des ségrégations spatiales. Les grands ensembles HLM, construits massivement entre 1950 et 1970, concentrent des populations issues des anciennes colonies. En Seine-Saint-Denis, plusieurs communes comptent entre 3 000 et 5 000 logements sociaux. « Cette population des banlieues est stigmatisée : sa dénonciation est la pierre angulaire du Front national qui la considère comme un danger. Dans un contexte d’importation des tensions géopolitiques (guerre du Golfe, conflit israélo-palestinien, islamisme radical…), les « quartiers » deviennent une caisse de résonance de problèmes internationaux. »
Par l’ampleur des données mobilisées, ce Grand Atlas des empires coloniaux impose une lecture structurelle de l’histoire coloniale. Les chiffres, les cartes et les séries statistiques ne viennent pas porter un discours moral : ils démontrent, de manière cumulative, que les empires ont produit des déséquilibres durables, mesurables, et toujours actifs. C’est cette dimension factuelle, bien plus étayée que les quelques exemples rapportés ici, qui fait de l’ouvrage un outil de référence pour tout travail en sciences historiques.
R.P.

Grand Atlas des empires coloniaux, ouvrage collectif –
Autrement, janvier 2026, 288 pages

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