
Weeds fait glisser le vernis résidentiel pour laisser affleurer ses zones d’ombre. À travers l’ascension bancale mais irrésistible de Nancy Botwin, mère endeuillée devenue dealeuse, c’est tout un système moral qui se fissure : une communauté où les conventions s’effritent en silence. Pour en attester, nous nous pencherons ici sur les trois premières saisons de la série de Jenji Kohan.
Des ballots de marijuana flottent à la surface d’une piscine, dans une villa californienne. Deux mondes viennent de s’entrechoquer. Ou plutôt : l’un forme désormais l’écume de l’autre.
Agrestic, banlieue suburbaine un peu trop lisse, avec ses trottoirs réguliers, ses pelouses parfaitement tondues et cette impression de calme fabriqué, abrite la famille Botwin, installée dans une vaste maison semblant cocher toutes les cases du rêve résidentiel américain. Le quartier est conforme aux codes d’un South California imaginé pour flatter l’œil : maisons Spanish Revival aux toits de tuiles brunes, constructions en stucco qui accrochent la lumière, cours spacieuses où l’on devine barbecues du dimanche et conversations à voix basse. Une scénographie presque trop maîtrisée.
C’est précisément ici que Nancy, mère de famille, veuve depuis peu, tient un petit commerce de cannabis. Elle vend d’abord à quelques amis, puis s’étend à des campus, avant de s’associer avec Conrad, un proche de son ancienne grossiste, pour écouler une nouvelle espèce d’herbe, conçue par leurs soins et particulièrement appréciée. Comme dans Breaking Bad, il y a la motivation initiale – assurer la pérennité des siens – et ce qui lui succède – un appétit grandissant, un système criminel duquel on ne s’extrait pas sans peine.
Alors, Nancy va se rapprocher, sans le savoir, d’un agent de la DEA. Se mettre les Arméniens sur le dos. Heurter Heylia, qui la fournissait lorsqu’elle a commencé à dealer. Impliquer dans ses affaires son beau-frère Andy, son fils Silas et des amis tels que Doug ou Dean. Sa dette envers les Arméniens va être rachetée par un trafiquant de drogues et sociopathe notoire, U-Turn. Et le véhicule familial hybride, qui ne paie pas de mine, va se transformer en outil de travail pour transporter de la drogue ou… effectuer un drive-by shooting.
Avec ses yeux de biche égarée, sa peau laiteuse et son sourire fragile, Nancy détone dans un microcosme où, habituellement, la moindre faille se paie cash. Paradoxalement, ce côté vulnérable et insolite la protège : elle peut charmer les criminels qui la défient, ou plaider l’ignorance lorsqu’elle commet une erreur. Les deux premières saisons de Weeds sont à cet égard éloquentes : chaque événement constitue une nouvelle initiation, et Nancy apprend à mesure qu’elle perd pied.
La créatrice Jenji Kohan ne propose en réalité rien de moins que la chronique feutrée et légèrement décalée d’une métamorphose. Un basculement qui, au fond, n’a rien de spectaculaire : il procède par petites touches, par des arrangements moraux auxquels les sociétés modernes nous ont accoutumés. Weeds organise la déviance de son héroïne comme une pente douce où l’on s’engage par pragmatisme plus que par rébellion. Nancy répond à une forme de « normalité transgressive », celle dont parlait Howard Becker : elle naît au cœur même des conventions, dans les interstices d’un quotidien policé.
Véritable incubatrice, Agrestic est une ville-personnage, voire un système. Ses rues impeccables, ses associations de quartier, ses messes civiques où l’on colporte bonne parole et rumeurs, forment une machine à produire du consensus. Il y a un peu d’American Beauty ici. Un milieu réglé comme du papier à musique, où chacun surveille l’autre sans l’avouer. Un contrôle diffus, fait de regards croisés et de sourires obligés. En apparence, tout est paisible ; en réalité, chacun tente de masquer ce qui déborde, ce qui excède les règles tacites. Nancy, en se lançant dans le trafic d’herbe, renverse un équilibre fragile : elle expose, par sa simple présence, la part d’ombre que le rêve suburbain s’efforce de dissimuler.
Une large part du comique de Weeds tient à cette tension : la clandestinité se développe au milieu des lignes bien tracées, comme une herbe folle surgie entre deux pavés immaculés. Celia Hodes, conseillère municipale fraîchement élue, rêve de faire d’Agrestic une ville sans drogue. Elle agit avec énergie et volonté, à coups de pancartes et de caméras de surveillance. Mais elle fréquente Nancy, et son mari n’est autre qu’un des premiers clients de son amie dealeuse. Ignorante puis spectatrice du trafic, elle ne devient actrice qu’occasionnellement et avec parcimonie, toujours en créant davantage de problèmes qu’elle n’en résout.
Mais au fond, pourquoi Nancy fascine-t-elle autant ? C’est parce qu’elle s’enfonce dans l’illégalité sans vraiment se départir de l’identité sociale qui la précède. La mère de famille séduisante, affable, un rien distraite, toujours un gobelet à la main, persiste dans un rôle dont elle apprend pourtant à tordre tous les contours. Comment gérer une employée de maison initiée aux secrets de famille ? Que dire à un fils qui met la main à la pâte en écoulant des stocks d’herbe qui doivent absolument l’être ? Où placer le curseur moral et éducatif quand on se sait piètre modèle ?
La drogue, dans Weeds, ne s’impose pas à partir d’un monde extérieur. Elle est la face cachée de la vie résidentielle : une économie parallèle, une sociabilité alternative, presque un contre-chant à la mélodie envoûtante des banlieues californiennes. Nancy, à sa manière, éclaire en creux la mécanique invisible qui régit Agrestic : une communauté où ce qui se tait importe autant que ce qui se dit, où la morale s’ajuste aux besoins du moment, sans faire de vagues. Ici, on vend de la drogue. Mais là-bas, on pratique l’adultère, on humilie une fillette trop ronde, on truque des bilans comptables…
C’est dans ces fêlures que la série trouve sa respiration, et l’essentiel de ses effets. Weeds ne raconte pas seulement la corruption progressive d’une femme dépassée par ses propres choix ; elle expose comment un environnement trop lisse peut se nourrir d’aspérités. Le rêve résidentiel flotte alors, comme ces ballots de cannabis dans la piscine : image incongrue, à la fois légère et connotée, révélant que l’ordre n’est qu’une surface, et que sous cette surface, tôt ou tard, tout finit par remonter.
Jonathan Fanara

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