
Un ogre qui rote, un âne qui parle, une princesse qui se transforme en monstre. À première vue, Shrek s’apparente à un divertissement familial saugrenu et légèrement trivial. Mais derrière cette façade bon enfant, pas tout à fait fausse, se cache une discrète machine de guerre. DreamWorks n’a pas seulement créé un concurrent à Disney : ils ont mis en scène la déconstruction systématique de l’imaginaire occidental.
Shrek vit seul dans son marais, loin des autres, et s’en satisfait pleinement. Cette solitude choisie, revendiquée à l’aide de panneaux recommandant aux inopportuns de passer leur chemin, constitue déjà un acte de transgression. En effet, dans nos sociétés, l’isolement est pathologisé, médicalisé, traité comme un dysfonctionnement. L’individu « normal » cherche la compagnie, aspire à l’amour, veut fonder une famille. Shrek crache sur ces injonctions sociales. Et plutôt deux fois qu’une.
Son mode de vie est rudimentaire. Le soir venu, éclairé à la bougie (de cérumen), il mange seul son repas, composé de mets peu ragoûtants. Pas de télévision, pas de téléphone, ni de voiture. Il avale ce qu’il trouve, fait ses besoins dans une cabane inhospitalière, pêche en empoisonnant les poissons d’un lac avec ses flatulences. Cette existence primitive aurait pu être présentée comme misérable ; elle a pourtant quelque chose qui tient davantage de l’authenticité. Face à la société moderne, consumériste et artificielle, Shrek incarne un retour fantasmé à l’essentiel.
Cette distance critique n’est cependant pas naïve. Le film d’Andrew Adamson et Vicky Jenson nous indique que cette solitude a un prix : Shrek est devenu amer, méfiant, incapable de faire confiance. Son rejet de l’autre, son mépris de la société, l’ont coupé de la possibilité d’aimer et d’être aimé en retour. L’individualisme radical produit des monstres – au sens littéral. D’ailleurs, dans les premières scènes du film, il suffit à l’ogre de quelques effets de manche pour faire fuir des villageois hostiles. Et plus tard, il s’étonnera que l’âne ne paraisse pas effrayé lors de leur rencontre.
La beauté comme violence symbolique
Fiona a également son rôle à jouer dans la déconstruction des contes de fées, en questionnant les normes esthétiques. Le jour, elle se conforme aux canons de beauté occidentaux : mince, jeune, peau claire, traits fins. C’est une princesse en bonne et due forme. La nuit, en revanche, elle se mue en une ogresse à la peau verte et aux oreilles pointues. Cette transformation n’est pas anodine : elle vient sursignifier le caractère artificiel et oppressant des standards de beauté.
Il n’est en sus pas interdit de penser que la malédiction de Fiona fonctionne comme une métaphore des troubles alimentaires et des dysmorphies corporelles. Une fois ogresse, elle se cache et se déteste, s’enferme et refuse qu’on la voie. Cette honte intériorisée, des millions de femmes la vivent quotidiennement quand elles se confrontent aux injonctions corporelles – notamment issues de la publicité. Aujourd’hui, les femmes se transforment selon les moments, mais à l’aide de maquillage, de vêtements soigneusement choisis, de postures… Tout concourt à fabriquer une apparence conforme aux attentes sociales.
Fiona choisit finalement de rester ogresse plutôt que de redevenir « belle ». Elle s’affranchit de cette manière des prescriptions qui tendent à conditionner les femmes. Shrek délivre un message qui apparaît beaucoup moins évident avec les princesses Disney : s’accepter telle que l’on est, faire fi de l’enfer sartrien que constitue le regard d’autrui. Cette révolution reste cependant ambiguë, car elle n’est possible que parce qu’elle a trouvé un homme qui l’aime sous ses deux formes. En cela, l’émancipation féminine passe encore, il faut bien le dire, par la validation masculine.
L’industrie du rêve en friche
Shrek attaque plus frontalement qu’on ne le croit l’industrie Disney et ses mécanismes de production du rêve. De nombreux personnages de contes de fées sont présents, mais savamment détournés, désacralisés, voire ridiculisés. Les trois petits cochons, Pinocchio, les sept nains… Cette profanation douce nous ramène à pas feutrés aux aspérités des histoires pour enfants.
Car ces récits véhiculent parfois des messages terrifiants. Ils légitiment la monarchie absolue (les princes et princesses sont « naturellement » supérieurs), normalisent la violence (les méchants doivent être au mieux combattus, au pire exterminés) et imposent des modèles genrés rigides (la femme passive sauvée par l’homme actif).
Lord Farquaad s’incarne parfaitement dans cette critique. Ce dictateur de pacotille compense sa petite taille par un autoritarisme démesuré. Il veut épouser une princesse non par amour mais pour légitimer son pouvoir. Son château gigantesque révèle ses complexes de grandeur. Farquaad, c’est tous les tyrans de l’histoire réduits à leur dimension la plus pathétique : des hommes médiocres qui gèrent leurs frustrations par l’exercice du pouvoir.
La famille recomposée comme nouvelle norme
À la fin, Shrek forme une famille avec Fiona et l’âne. Cette configuration peu banale fait écho à l’évolution des modèles familiaux. Ici, la cellule nucléaire traditionnelle fait place nette à un assemblage improbable : un ogre, une princesse-ogresse, un âne parlant… et bientôt des enfants métis. Cette famille « monstrueuse » fonctionne pourtant mieux que certaines familles « normales » issues des contes de fées.
Divorces, remariages, familles monoparentales, homoparentalité… La famille traditionnelle ne représente plus qu’une configuration parmi d’autres. Shrek donne une matérialité à cette diversité, en montrant que l’amour peut prendre des formes inattendues. Et ce n’est certainement pas l’âne qui dira le contraire.
Ni enfant ni parent, il occupe ici une position ambiguë. Il se définit moins par les liens biologiques que par les affinités électives. En outre, sa trajectoire sentimentale à venir renferme bien des surprises !
Mais aussi…
Il manque peut-être à ce premier Shrek une dimension collective. Trouvez votre marais, assumez votre différence, construisez votre bonheur. Cette philosophie du repli sur soi semble annihiler tout propos politique. Il s’agit davantage de s’adapter en trouvant sa « niche » que de battre en brèche un système dévoyé.
Au final, Shrek ne propose qu’une révolution domestiquée. Il critique les normes sociales mais pour mieux les reconduire sous une forme légèrement modifiée. L’ogre se marie, fonde une famille, s’intègre à sa manière à la société. Cette récupération suppose à demi-mot une capacité extraordinaire du système à digérer la critique.
Le paria réussit en restant lui-même. Il propose le rêve impossible de la société contemporaine : être différent ET accepté, authentique ET intégré, rebelle ET prospère. Une quadrature du cercle, mais sans impasse. Alors, quelque part, l’ogre qui dévore les contes de fées ne finit-il pas par en devenir un ?
Jonathan Fanara

Laisser un commentaire