Ian Curtis, l’éclair sépulcral de Joy Division

Ian Curtis lors d’un concert de Joy Division à Rotterdam en janvier 1980 © Getty – Rob Verhorst/Redferns

Bourgade terne du Cheshire, Macclesfield n’avait certainement pas vocation à entrer dans l’histoire du rock. C’est pourtant non loin de là, dans ce nord industriel de l’Angleterre, que la météorite Ian Curtis est née, le 15 juillet 1956, avant de s’y établir. Une vie courte, tendue comme un fil électrique, tragique comme un poème romantique, marquée par une sensibilité à fleur de peau et une lucidité dévorante. Ian Curtis n’aura vécu que 23 ans, mais il a laissé, indubitablement, une empreinte indélébile sur toute la musique britannique moderne.

Adolescent féru de David Bowie et d’Iggy Pop, Ian Curtis est l’enfant d’une époque bercée par le punk, mais déjà en quête d’autre chose : une profondeur, une noirceur, un romantisme désespéré que ce courant musical, dans sa rage brute, ne peut pas pleinement exprimer. Il travaille chez Rare Records à Manchester, absorbe la musique comme on respire l’air vicié d’une ville industrielle et commence à écrire – de la poésie surtout, puis des chansons. Il épouse jeune Deborah Woodruff, s’installe au 77 Barton Street et cherche obstinément un moyen d’expression. Le punk et ses secousses sismiques lui donnent une première direction. Mais la révélation arrive le 20 juin 1976, lorsqu’il assiste au concert des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall. Un mythe est en train de naître, et Ian Curtis, dans l’ombre, se prépare à y inscrire son nom.

Avec Peter Hook et Terry Mason, Ian Curtis fonde Warsaw, un groupe inspiré par David Bowie, mais encore en gestation. En août 1977, le groupe accueille Stephen Morris à la batterie et adopte un nom beaucoup plus sombre : Joy Division, d’après un roman évoquant les abus de prisonnières dans les camps nazis. L’intention est alors claire : déranger, explorer les zones d’ombre, se nourrir du malaise intime et contemporain. Rapidement, le groupe forge son identité : une musique glaçante, rythmée, la voix d’outre-tombe de Curtis… Les textes sont hantés, lucides, proprement déchirants. She’s Lost Control, Shadowplay, Day of the Lords : autant de plongées dans les abîmes et les tourments humains.

En 1979, le groupe enregistre Unknown Pleasures, chef-d’œuvre post-punk produit par Martin Hannett. La pochette, dessinée par Peter Saville, deviendra iconique : des ondes blanches sur fond noir, comme une électroencéphalographie de l’angoisse. Le groupe signe avec Factory Records, et l’aventure prend un tour vertigineux. Mais tandis que la notoriété croît, Ian Curtis, lui, se fissure. L’épilepsie, diagnostiquée peu après un concert au Hope And Anchor de Londres, l’épuise. Les crises s’enchaînent, de plus en plus violentes. Les médicaments, leurs effets secondaires, laissent le jeune homme exsangue. Pis, il travaille comme assistant social auprès de personnes handicapées, et notamment avec une femme atteinte d’épilepsie. Un jour, elle ne se présente pas à son rendez-vous… Double miroir.

Dans le même temps, la vie conjugale du chanteur vole en éclats. Il rencontre la journaliste belge Annik Honoré, devient son amant, s’éloigne de Deborah. Elle demande le divorce. Leur fille Natalie, encore bébé, se trouve au centre d’un drame dont elle ne peut rien comprendre. La situation est complexe : Curtis veut vivre, mais ne sait plus comment. Il veut mourir, mais n’ose pas encore l’admettre.

Le 7 avril 1980, première tentative de suicide. Hospitalisation. Quelques semaines plus tard, Ian Curtis se pend dans la cuisine de leur maison, la veille d’une tournée américaine cruciale. Il laisse un dernier mot, un disque sur la platine (The Idiot d’Iggy Pop) et un vide abyssal.

Closer, album posthume, paraîtra peu après, glaçant et sublime. Love Will Tear Us Apart, chanson prophétique, devient le symbole d’un amour brisé dans la douleur. Deborah fera graver l’épitaphe sur la tombe de Curtis. Une pierre noire pour un ange trop sensible. Et un nom, une figure, une voix qui resteront à jamais dans les annales de la musique.

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R.P.


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