« On pourrait dire que Coppola, de film en film, n’a cessé de creuser la même question : que devient l’homme – et la société qui le porte – lorsqu’il est placé face à ce qu’il est capable de faire ? La hache dans la nuit irlandaise, les micros dans les parcs publics, les bombes sur les villages vietnamiens, les décisions irrationnelles d’un tournage hors de contrôle : autant de manifestations d’une même ligne de fracture. Les lieux changent, le style s’affine, l’obsession demeure. »
De la série B gothique de Dementia 13 au cauchemar militaire d’Apocalypse Now, de la paranoïa sonorisée de Conversation secrète au vertigineux journal de bord d’Au cœur des ténèbres, l’œuvre de Francis Ford Coppola compose un long mouvement de contamination. Les films se parlent, s’anticipent, se contredisent parfois, mais racontent ensemble une seule histoire : celle d’un pays et d’un cinéaste qui se découvrent, simultanément, au bord de l’effondrement. Tous font l’objet, chez Pathé, d’une restauration et d’une nouvelle édition en combo 4K et Blu-ray.
Dans Dementia 13 (1963), tout semble encore à portée de main : un manoir irlandais, une famille fracturée, un deuil mal digéré, un tueur à la hache, une filiation assumée avec Hitchcock et les séries B de Roger Corman. Mais derrière cet exercice de style un peu laborieux se devine déjà la nervure qui parcourra tout Coppola : la maison comme piège, la famille comme champ de bataille symbolique, l’espace comme surface de projection des névroses. Le film singe les codes de Psycho – l’héroïne blonde qui disparaît à mi-parcours, le crime au bord de l’eau, le tueur issu du clan – mais ce qui frappe, ce sont ces plans où la caméra semble savoir plus de choses que les personnages eux-mêmes.
Malheureusement, les dialogues patinent et le scénario s’alourdit de rebondissements parfois grotesques. Ce qui surnage, ce sont des images déjà habitées d’un malaise persistant, cette façon de faire signifier les cadrages plus que le texte, comme si le jeune Coppola cherchait déjà à perforer la surface du récit. Dementia 13 est un film bricolé avec les moyens du bord, mais ses couloirs, ses surgissements nocturnes, ses fêlures psychologiques annoncent une idée qui ne le quittera plus : la violence ne vient jamais de l’extérieur, elle fuit et abonde par les fissures de ce qui devait tenir debout : une maison, une famille, une communauté, une nation.
Dix ans plus tard, le manoir irlandais a changé d’échelle : c’est désormais toute l’Amérique qui semble en décrépitude. Avec Conversation secrète (1974), Coppola transpose le secret de famille sur un autre plan : celui d’un pays obsédé par le contrôle, rongé par la culpabilité post-Kennedy et la défiance généralisée née du Watergate. Harry Caul, technicien de l’ombre, est le cousin lointain des Haloran de Dementia 13 : lui aussi vit enfermé, barricadé, hanté par un passé qu’il ne peut réparer.
Mais la maison a muté : ce n’est plus un château gothique, mais un appartement moderne, saturé d’objets et de machines. Et pourtant, la logique reste la même : un espace supposément sécurisé, progressivement retourné contre son occupant. Le terrain de jeu n’est plus la hache, mais le magnétophone. Caul n’observe pas les spectres, il écoute des fragments de réel. La conversation qu’il reconstitue patiemment, bande après bande, est l’équivalent sonore du cadavre sous le lac de Dementia 13. À force d’en remonter la trace, il finit par s’y perdre.
Coppola, ici, renonce à la flamboyance. Il tourne sec, presque clinique. Le parc filmé en plan-séquence à l’ouverture, la foule scrutée par la longue focale, la montée progressive du son sur les voix cibles : tout le film tient dans ce geste-là, qui vise à isoler le sens au milieu du bruit. Mais là encore, le réel résiste. Ce que Harry croit entendre n’est qu’une première couche : la phrase qu’il fixe comme une certitude se révèle, à la réécoute, polysémique, retournable. Sa faute n’est pas technique ; elle est herméneutique. Il a mal lu le monde qui l’entoure, mal appréhendé celui qu’il façonne.
Et c’est précisément cette erreur d’interprétation qui fait de Caul une figure fascinante : professionnel du contrôle, il est détruit par ce qu’il ne maîtrise pas. Sa paranoïa grandissante, ses tentatives dérisoires pour se confesser, ses gestes de pénitence culminent dans la scène finale, lorsque, convaincu d’être surveillé à son tour, il éventre son appartement, détruit sa propre intimité à la recherche d’un micro invisible. Le manoir de Dementia 13 était peuplé de fantômes supposés ; l’appartement de Conversation secrète est lui-même réduit à l’état de cadavre.
Cette logique d’autodestruction trouve son apothéose dans Apocalypse Now (1979). Tout ce qui était miniature, resserré, domestique, devient soudain démesuré. L’enfermement laisse place à un extérieur sans limites, mais tout aussi claustrophobe : la jungle vietnamienne, le fleuve comme couloir mental, la guerre comme théâtre sans issue. Ce qui, chez Caul, se jouait dans le froissement des bandes sonores, se déploie ici en déluge d’images : hélicoptères hurlants, fumigènes multicolores, village en feu sur fond de Wagner, ciel saturé de fumée et de napalm.
Pourtant, la mécanique reste la même. Willard, missionné pour régler le problème Kurtz, n’est qu’une version militaire de l’expert en filature : il enquête, compile, écoute des enregistrements, lit des rapports, assemble les fragments d’un homme absent. Kurtz, avant d’être un corps, est une voix, un dossier, une rumeur. Le voyage vers son repaire n’est pas seulement géographique : c’est un mouvement à rebours, un retour vers l’origine de la monstruosité. À mesure que le patrouilleur s’enfonce dans la jungle, la civilisation se délite. Le ciel disparaît derrière la végétation, la mer laisse place à une eau stagnante, la brume d’artifice militaire cède devant les vapeurs naturelles du fleuve. La nature reprend, littéralement, la main sur le récit.
Coppola organise le film comme une double trajectoire : l’ascension mythologique de Kurtz, figure bâtie par strates d’archives et d’indices, et la dissolution progressive du cadre autour de Willard. Plus le portrait de Kurtz s’affine, plus le monde qui entoure le capitaine se disloque. La guerre, d’abord filmée comme un spectacle réglé, parfois disneylandisé, vire à la procession funèbre.
La confrontation finale ne fait que révéler l’absurdité générale. Kurtz n’est pas l’ennemi au sens classique ; il est l’enfant logique d’une guerre sans cause claire, d’un système qui délègue la violence tout en feignant de la condamner. Ce qu’on lui reproche, ce n’est pas de tuer, mais de penser. De tirer de l’horreur une théorie, insoutenable certes, mais cohérente. Il est l’individu qui pousse jusqu’au bout la logique implicite du pouvoir, et qui la renvoie à la figure de ceux qui l’ont fabriquée.
C’est là qu’intervient Au cœur des ténèbres, le documentaire tourné par Eleanor Coppola sur le plateau philippin. Soudain, la structure se retourne : le film n’observe plus des personnages qui sombrent, mais un cinéaste qui se laisse happer par la même spirale. Ce que Conrad avait écrit, ce qu’Apocalypse Now reconfigure, se rejoue littéralement dans les conditions de production : tempêtes, décors ravagés, hélicoptères prêtés puis récupérés par l’armée de Marcos, Martin Sheen victime d’une crise cardiaque, Brando obèse et impréparé, Hopper shooté en permanence.
Eleanor enregistre tout : les crises de doute, les fanfaronnades mégalomanes, les décisions brutales, les aveux d’épuisement. Le documentaire est un miroir impitoyable : Coppola, comme ses personnages, a voulu toucher du doigt la folie pour la filmer. Il en paie le prix, financièrement, psychologiquement, familialement. Son tournage devient une version réelle du voyage de Willard : au bout, non pas la vérité, mais un chaos qu’il faut bien transformer en film.
Ainsi les quatre œuvres se répondent-elles dans un même mouvement de resserrement et de débordement. Dementia 13 enfermait la violence dans un manoir gothique ; Conversation secrète la déplaçait dans un espace hermétique, truffé de dispositifs d’écoute ; Apocalypse Now la projette au grand jour, sur l’écran du monde, jusqu’à la saturation ; Au cœur des ténèbres révèle enfin que cette violence travaille aussi le dispositif lui-même, jusqu’au corps du réalisateur.
On pourrait dire que Coppola, de film en film, n’a cessé de creuser la même question : que devient l’homme – et la société qui le porte – lorsqu’il est placé face à ce qu’il est capable de faire ? La hache dans la nuit irlandaise, les micros dans les parcs publics, les bombes sur les villages vietnamiens, les décisions irrationnelles d’un tournage hors de contrôle : autant de manifestations d’une même ligne de fracture. Les lieux changent, le style s’affine, l’obsession demeure.
À la fin, il reste cette impression de continuum. Le tueur de Dementia 13, Billy rongé par la culpabilité, annonce déjà les figures d’hommes brisés qui peupleront la suite. Harry Caul, expert persuadé de pouvoir se tenir à distance, finit par se dissoudre dans l’objet même qu’il croyait maîtriser. Willard, soldat de métier, fait face à ce qu’il pourrait devenir. Et Coppola, dans Au cœur des ténèbres, apparaît comme l’ultime variation de ce motif : celui qui croyait observer le gouffre et qui découvre, trop tard, qu’il y est déjà.
Jonathan Fanara

Fiche technique et suppléments : Dementia 13, Conversation secrète, Apocalypse Now, Hearts of Darkness

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