En 1978, alors que la guerre froide s’éternisait, la finale du championnat du monde d’échecs entre Anatoli Karpov et Viktor Kortchnoï s’est tenue à Baguio (Philippines). Cet événement a inspiré un roman à Toni Carbos. L’adaptation de Javier Cosnava sous la forme d’un roman graphique est une réussite.
La base du scénario repose sur des faits réels, puisque cette finale entre Karpov et Kortchnoï a bien eu lieu aux Philippines cette année-là. La rencontre entre le tenant du titre (Karpov) et son challenger (Kortchnoï), vainqueur du tournoi préliminaire, s’avère mémorable. En effet, le Russe Karpov affrontait Kortchnoï, un dissident considéré comme un traître à sa patrie, car ayant laissé sa famille en URSS, où Leonid Brejnev est au pouvoir. Pour l’URSS, ce titre de champion du monde d’échecs représentait un enjeu important, permettant de valoriser l’État par une victoire idéologique. Ainsi, l’URSS mettait les moyens pour conserver le titre et surtout éviter qu’il aille à un dissident.
Le championnat du monde donna donc lieu à quelques faits inédits dont ce roman graphique rend parfaitement compte, la mise en scène devant certainement en partie à l’inspiration du dessinateur. Ces faits mettent en évidence l’aspect psychologique de l’affrontement. Ils mettent aussi en exergue les différences de caractère et donc de jeu des deux adversaires. Cela se sent aussi par l’importance en nombre des équipes qui les entourent. Tout cela correspond à ce qui s’est réellement passé, jusqu’au déroulement de la partie qui occasionna un incroyable suspense.
Lien entre réalité et fiction
Cela étant posé, on imagine bien que présenter un tel affrontement ne suffit pas à rendre un album BD suffisamment attractif. N’ayant pas lu le roman ici adapté, je ne peux que supposer que son auteur a fait le même raisonnement, en considérant qu’il voulait un roman, et non un documentaire. Aux faits réels viennent donc se greffer une intrigue fictionnelle. Elle met en scène un personnage emprisonné depuis 33 ans à Baguio pour trois meurtres dont il n’a jamais pu se souvenir. Il a été retrouvé arme à la main, étendu sans connaissance chez son ami Emilio. Celui-ci avait été assassiné (massacré, visage méconnaissable), ainsi que sa femme et sa fille aînée. C’est la fille cadette (Carla, 15 ans) qui avait découvert le massacre en rentrant de l’école.
Face à l’évidence, le sous-lieutenant français Benjamin Faure-Rojo avait été déclaré coupable et emprisonné, condamné à la perpétuité (les faits remontent à 1945). Finalement gracié, il aurait pu sortir depuis deux ans, mais n’avait pas fait la demande car désormais sans la moindre attache à l’extérieur. C’est une photo dans le journal de son compagnon de cellule qui le fait changer d’avis. En effet, il reconnaît parmi les personnes assistant au championnat du monde d’échecs un vieil ami qui n’est autre que MC (Melvin Cob), un de ses anciens compagnons de cellule. Ce MC, Benjamin l’a côtoyé suffisamment longtemps pour lui apprendre à jouer aux échecs, la passion qu’il partageait avec son ami Emilio. MC est même devenu très bon. Voilà donc le lien entre les événements réels et l’intrigue de fiction.
Des questions
Elles sont nombreuses. Que fait MC dans le public du championnat ? En quoi peut-il aider Benjamin ? Pourquoi Benjamin ne se souvient-il de rien à propos de la soirée fatale, au cours de laquelle il jouait une fois de plus aux échecs avec son ami Emilio ? Qu’est devenue Carla, la fille cadette d’Emilio ? Le vrai point positif, c’est que les aspects stratégique et psychologique de cette finale vont trouver un écho dans l’histoire que Benjamin tente de démêler à propos de son passé. Il s’avère aussi que le personnage de MC permet de commenter ce qui se passe au Palais des congrès flambant neuf entre Karpov et Kortchnoï, car il en discute avec sa séduisante voisine dont le look (chapeau notamment) ne passe pas inaperçu. L’intrigue de fiction s’avère assez tordue et trop bien ajustée au déroulement de la finale du championnat pour convaincre pleinement. Mais ne boudons pas notre plaisir, puisque tout s’emboîte parfaitement et maintient un réel suspense jusqu’à la fin.
Aspect technique
Ce scénario de qualité est bien mis en valeur par un dessin qui flirte avec la ligne claire, si ce n’est qu’il tient compte des ombres. Le dessinateur utilise de belles couleurs et ne cherche jamais à surcharger l’image. Il fait preuve d’une belle technique et il parvient à bien caractériser chacun de ses personnages. L’ensemble est bien rythmé, le scénario suffisamment bien organisé pour divulguer les informations importantes au fur et à mesure. Et l’ensemble se divise en cinq chapitres, chacun annoncé par un très beau dessin de grand format. Finalement, ce sont les amateurs d’échecs qui risquent d’être un peu frustrés, car l’album s’intéresse bien plus au suspense apporté par la succession des parties qu’au jeu proprement dit, même si quelques grands noms sont cités, ainsi que certaines ouvertures et tactiques appartenant à l’histoire du jeu. Mais ce qui se passe sur l’échiquier pendant cette finale est certainement trop technique pour intégrer le scénario. L’intérêt, bien sûr, c’est qu’on peut apprécier cet album sans connaissances particulières à propos du jeu d’échecs.
Laurent Gallard

Le Roi sans couronne, Toni Carbos – Sarbacane, septembre 2025, 112 pages

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