Neo, ou l’éveil post-humain

« Sébastien Denis gravit alors une montagne vertigineuse de références : Platon et sa caverne devenue réseau, Deleuze et le rhizome, Foucault et les sociétés de contrôle, Baudrillard et ses simulacres. Neo aborde ces strates comme on traverse les niveaux d’un jeu : il saute du doute cartésien à l’hyperréalité, de la philosophie à la physique, jusqu’à incarner un Übermensch numérique, un être de savoir instantané et d’action consciente – mais au service du capitalisme technologique. »

Il fallait bien un héros liquide, malléable, poreux aux mythes et aux machines, pour porter l’un des plus grands récits du tournant du siècle. Neo, l’élu de Matrix, outrepasse son statut de personnage de cinéma pour se muer en un état de conscience, un carrefour entre humanité et algorithme, un messie de silicium aux reflets bouddhistes. Dans Neo, un transhumain dans The Matrix, Sébastien Denis déploie une lecture originale du mythe cybernétique conçu par les Wachowski, entre théologie, philosophie et culture numérique.

Sébastien Denis s’attache d’abord à cerner la nature profonde de Neo : une figure transhumaine, à la frontière du biologique et du code. Il est l’homme augmenté avant l’heure, fruit d’un transhumanisme spirituel plus que technologique – celui où l’humain se réinvente au contact des machines, non pour les dominer mais pour coexister avec elles. De ce point de vue, la fameuse pilule rouge – abondamment récupérée par l’extrême droite – n’est pas tant un choix de liberté qu’un geste visant à restaurer une forme d’équilibre : accepter la coexistence des mondes humain et artificiel, réel et virtuel. Neo ne détruit pas la Matrice, il en fait partie intégrante, il apprend progressivement à la comprendre. Dans cette optique, Matrix se lit moins comme une dystopie que comme une utopie paradoxale, celle d’une réconciliation contrariée entre la chair et la donnée.

Plus loin, Sébastien Denis fait de Neo une figure spirituelle totale. Christ, Bouddha, Alice et Superman cohabitent en lui, dans un syncrétisme assumé où s’ajoutent les héros virilistes des années 1980 et 1990. Il est tour à tour une sorte de Jésus 2.0 et l’injonction bouddhique de la conscience. La saga entière semble se faire parabole de l’illumination numérique : le héros sort du rêve, mais ce rêve est lui-même un code, une illusion programmatique où la vérité ne se trouve plus hors du système, mais dans la conscience fine de celui-ci. L’essai montre parfaitement à quel point les Wachowski entremêlent les mythes : le Christ, Siddhartha, Zarathoustra et le hacker de William Gibson se superposent, comme si chacun cherchait à coder l’éveil d’un même archétype universel.

Poussons plus loin encore. Pour l’auteur, la véritable religion de Matrix n’est pas le christianisme, ni même le bouddhisme, mais la scientologie comme métaphore critique. À travers la figure de l’Architecte ou de l’Analyste, il débusque le soupçon d’un monde où la technologie s’est substituée à Dieu. Les machines, devenues créatrices, veulent désormais penser à la place de l’homme. Mais Matrix renverse ce dogme : Neo devient la première « bonne technologie », celle qui transcende la machine sans la renier. Il incarne la tech émancipée de la domination, au service du développement de l’esprit – l’antidote à l’asservissement numérique.

Le chapitre consacré au transphilosophe est peut-être le plus fascinant. Neo devient ici un Descartes augmenté, un penseur connecté, capable de télécharger la sagesse comme il apprend le kung-fu. Chez lui, penser et hacker relèvent du même geste : accéder au réel par effraction. Sébastien Denis gravit alors une montagne vertigineuse de références : Platon et sa caverne devenue réseau, Deleuze et le rhizome, Foucault et les sociétés de contrôle, Baudrillard et ses simulacres. Neo aborde ces strates comme on traverse les niveaux d’un jeu : il saute du doute cartésien à l’hyperréalité, de la philosophie à la physique, jusqu’à incarner un Übermensch numérique, un être de savoir instantané et d’action consciente – mais au service du capitalisme technologique.

Sébastien Denis restitue aussi la querelle entre les Wachowski et Jean Baudrillard, qui n’avait guère goûté qu’on fasse de son Simulacres et simulation un propulseur hollywoodien. Pour le philosophe, Matrix commettait un contresens : transformer l’hypothèse du virtuel en spectacle visible, confondre illusion et simulation. L’auteur nuance avec finesse : les Wachowski auraient délibérément mis en scène le simulacre du simulacre, rendant la théorie elle-même objet de fiction. 

À mesure que l’essai progresse, Neo reflète tout ce que l’humanité projette sur la machine, et tout ce que la machine renvoie de l’humain. Il fait pont : un équilibre entre l’intelligence artificielle et la sagesse antique, entre le mythe et le calcul, entre le corps et la lumière. Le héros des Wachowski n’est ni dieu ni homme, mais une tension, une équation vivante. Et Sébastien Denis, par une écriture claire et fluide, en dévoile la portée : Matrix ne parle pas du futur ; il parle de nous, de maintenant, de ce que nous sommes déjà devenus.

Dans un essai limpide et érudit, d’une richesse rare, Sébastien Denis parvient à embrasser la totalité du mythe Matrix : philosophique, religieux, technologique, politique, sans jamais s’y perdre. Son Neo est un être fractal, reflet d’un monde où la conscience devient donnée et la donnée, conscience. On ressort de cette lecture un peu plus lucide. Et c’est peu de le dire.

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Jonathan Fanara


Neo, un transhumain dans The Matrix, Sébastien Denis –

Les Impressions nouvelles, 7 novembre 2025, 126 pages

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