« Quentin Dupieux ne filme pas que des imbéciles sympathiques, mais aussi des personnes persuadées d’exister parce qu’elles s’enregistrent. Dans ce monde-là, la souffrance n’est qu’un contenu parmi tant d’autres, un flux à renouveler indéfiniment. »
L’éditeur Diaphana commercialise le long métrage de Quentin Dupieux L’Accident de piano en DVD et blu-ray.
Il fallait bien que Quentin Dupieux s’y frotte : après le cinéma, le théâtre ou encore les flics, c’est au tour des influenceurs de passer sous sa moulinette caustique. Magalie, insensible à la douleur, le plus souvent indifférente à ce qui l’entoure, s’exhibe et se détruit en direct à la vue de ses followers. Une activité lucrative qui a fait d’elle une célébrité du Web. Et si elle ne semble pas s’en lasser, elle agit surtout de manière machinale, sans jamais problématiser le contenu qu’elle publie quotidiennement sur ses réseaux, comme le démontrera un entretien improbable avec une journaliste.
L’Accident de piano se gorge certes d’absurde, mais il procède surtout tel un miroir sans tain : on y observe, depuis une position privilégiée, une époque anesthésiée où la douleur se mue en spectacle, voire en marchandise. Campée par une Adèle Exarchopoulos confondante de cynisme, Magalie n’a pas mal. Une neuropathie congénitale la prive de toute sensation. Quentin Dupieux, fidèle à son goût pour les dispositifs conceptuels, exploite cette anomalie en principe de narration. Sa youtubeuse richissime, reine d’un empire audiovisuel de défis masochistes, se filme en train de s’électrocuter, se brûler, essuyer toutes sortes de chocs ou de coups. Dans une scène d’ouverture grotesque et glaciale, elle enterre un corbeau avec le détachement d’un automate, avant de lancer, l’air absent : « Essaie de te réincarner en quelque chose de moins con. » On devine que l’on rira souvent jaune.
Car L’Accident de piano est peut-être le film le plus sinistre de Quentin Dupieux. Là où Yannick se jouait de la mise en abyme et des vanités du spectacle, celui-ci regarde frontalement le vide : celui des écrans, de la notoriété et, par extension, de l’humanité tout entière. La comédie s’y fait cadavérique, l’humour s’évapore dans une lumière laiteuse et le burlesque se dissout dans une torpeur presque clinique. Le film est plus dérangeant que drôle ; il questionne, en en amplifiant les travers, ce qu’on a l’habitude de considérer avec un certain détachement.
C’est que le rire, ici, serait indécent. Autour de Magalie gravite une cour grotesque : Patrick (Jérôme Commandeur), assistant soumis et abruti, Simone (Sandrine Kiberlain), journaliste opiniâtre capable de chantage, et une foule de fans hébétés, brandissant des panneaux d’amour au goût prononcé de néant : « Tu fais du bien là où ça fait mal. » Tout est dit. Quentin Dupieux ne filme pas que des imbéciles sympathiques, mais aussi des personnes persuadées d’exister parce qu’elles s’enregistrent. Dans ce monde-là, la souffrance n’est qu’un contenu parmi tant d’autres, un flux à renouveler indéfiniment.
« Je ne vais quand même pas aller en prison pour une coiffeuse », lance Magalie, plus lasse qu’affectée. La scène du piano, bien qu’anecdotique, condense toute l’horreur ordinaire du spectacle. Un piano suspendu dans les airs, une équipe de tournage, des câbles, une coiffeuse, un grutier qui refuse de se plier aux exigences de la youtubeuse. Voilà la logique morbide de la production : il faut que ça tombe, que ça choque, que ça buzze. Et tant pis si quelqu’un meurt accidentellement. Quentin Dupieux dévoile les coulisses, l’envers du décor, l’amoralité à la base du succès. La compassion, elle, demeure hors champ. On songe à Le Daim pour le décor montagnard et la solitude quasi métaphysique des personnages ; mais le délire s’est tari, remplacé par une désolation franche et des êtres qui tournent en rond dans la neige.
Adèle Exarchopoulos, muse du grotesque, porte ce désespoir avec une force sidérante. Sa diction pâteuse, son rire traînant, cette manière de se foutre de tout avec nonchalance, font d’elle un personnage aussi symptomatique que dénué de scrupules. C’est une silhouette hermétique, insensible dans tous les sens du terme, ne s’abandonnant que face au danger et devant une caméra. Simone, journaliste aussi curieuse que fascinée, a cru pouvoir y déceler du sens. Elle n’a récolté que mépris, insultes, confessions forcées et tronquées. Magalie constitue la pointe avancée d’une humanité en pleine déchéance : elle perce dans l’audiovisuel tout en ignorant qui est Steven Spielberg, elle s’embarrasse d’un appareil dentaire handicapant dans le seul but qu’on la reconnaisse, elle fait de son assistant son paillasson et lui dénie toute vie personnelle – au point d’interrompre brusquement et unilatéralement une conversation de couple.
Quentin Dupieux semble pourtant chercher quelque chose qui battrait faiblement sous l’écran. Peut-être ce corbeau rescapé de la glace est-il un symbole dérisoire de renaissance. Ou peut-être simplement une blague, un pied de nez à nos espoirs de rédemption. Mais L’Accident de piano n’en demeure pas moins sec, cruel et souvent fascinant. Il manque sans doute quelque peu de folie, mais gagne en densité ce qu’il perd en éclat.
On peut aussi se demander ce que dit le film de son réalisateur lui-même. Quentin Dupieux n’ignore pas qu’il participe à ce flux qu’il prétend dénoncer. Il y a par ailleurs cette confession de Magalie : « J’utilise le mot artiste parce que je fais une activité qui ne demande aucun effort. » Réplique terrible, qui peut sonner comme un aveu. Et partant, le piano qui tombe serait peut-être le dernier accord d’un cinéma qui, à force de tout désacraliser, en vient à s’interroger sur sa propre vacuité.
Suppléments
Les bonus de cette édition permettent de creuser plus avant certaines questions. C’est notamment le cas pour le parallèle entre Magalie et Quentin Dupieux : pourquoi être si productif ? Pourquoi continuer à faire des films ? Sont aussi évoqués les mues opérées par Adèle Exarchopoulos, le modus operandi du réalisateur français (qui mène simultanément plusieurs projets de front) ou encore les effets de floutage dans les flashbacks du film (et les tests avec de la vaseline pour brouiller l’image). Mais on retiendra surtout que la principale intéressée, Adèle Exarchopoulos, adore jouer l’immoralité.
Jonathan Fanara

Éditeur : Diaphana
Public légal : tous publics
Langue 1 : Français
Dolby Digital 5.1
Sous-titrage 1 : Français pour malentendants
Qualité : Pal
Durée (mn) : 88 minutes
Couleur/noir blanc : Couleur
Stéréo / Mono : stéréo

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