Detroit Roma : de rouille et de sentiments

« Detroit Roma n’offre point de salut : seulement la lente prise de conscience que les lignées, biologiques, sociales ou raciales, se perpétuent sans que personne s’en soucie réellement. Becki, désargenté, remonte l’ancienne route des esclaves ; Summer, dévoyée, se détache avec peine du poids maternel. »

Dans Detroit Roma, Elene Usdin et BONI font d’un road trip américain un prétexte pour radiographier des fantômes. Deux jeunes femmes, Becki et Summer, fuient Detroit pour rejoindre Rome – la Rome géorgienne, sosie fanée de l’antique. Ce voyage vers le Sud ravive la mémoire, pense (et panse) la filiation, la décomposition d’un territoire. Entre couleurs fiévreuses et noirs charbonneux, le récit articule l’intime et le social, la ruine urbaine et les fêlures familiales, dans une polyphonie visuelle qui pulse au rythme d’un deuil impossible.

Detroit, 2015. Le lecteur pénètre dans une métropole morte sise au bord du Michigan, rongée par la rouille et les scandales sanitaires. L’eau même s’y est changée en poison – et la mairie s’en félicite. Becki, une jeune femme métisse, dessine pour mieux appréhender son monde, peut-être aussi pour adoucir une vie résolument fuyante. Summer, son amie blonde et solaire, brûle à petit feu, avalée par la mélancolie, l’anorexie et les rêves déchus de sa mère Gloria, actrice ratée vivant enfermée dans un grenier. Entre elles : une amitié, puis un secret – qu’on n’éventera cependant pas ici. 

Elene Usdin déploie cette histoire avec beaucoup de justesse. Rien n’est donné d’un bloc : les fragments s’imbriquent lentement, comme les pans d’une mémoire qui se reconstruit. Le récit avance par ellipses, par glissements de tons, de formes, d’époques. Le dessin épouse cette logique de mue permanente : d’un réalisme à la Edward Hopper à la crudité pop des couleurs saturées, d’un graphite expressionniste à des aplats presque naïfs. Chaque séquence impose son propre univers plastique, un langage émotionnel qui lui appartient. Le trait serré et sombre accompagne la déchéance de Gloria, sa bouche de tragédienne noyée dans le whisky. La lumière criarde et rose fuchsia des motels cohabite avec un noir et blanc hachuré, quand Detroit se révèle dans toute sa désolation géométrique – une ville en morceaux, quadrillée, où même les supermarchés se changent en labyrinthes mentaux, éminemment culpabilisants.

S’il lorgne volontiers du côté du drame familial, Detroit Roma constitue également une cartographie sociale et sensorielle. Elene Usdin et BONI donnent à voir une Amérique en ruines, où la classe ouvrière s’étiole, où les maisons abandonnées sont rachetées pour une bouchée de pain, où les familles des milieux populaires deviennent les spectres d’un capitalisme qui les a oubliées. On y trouve un Detroit paupérisé, dont les déchets ne sont plus ramassés ; mais aussi des quartiers plus huppés, proprets, dont les poubelles recèlent de trésors.  

L’eau contaminée – poison réel et métaphore de tous les maux – relie tout : elle coule dans les canalisations comme dans les veines des personnages, infectant les corps et affectant les volontés. Cette contamination dit à sa manière la faillite d’un pays, mais aussi celle d’une génération : celle de Summer et Becki, qui tente de s’épanouir dans la douleur, comme elle le peut.

À mesure que la route défile, la fuite se fait réminiscence. Rome (Georgia) apparaît moins comme une destination finale que comme une projection contrariée sur les ruines du Midwest. Là-bas, peut-être, l’idée d’un renouveau. Mais Detroit Roma n’offre point de salut : seulement la lente prise de conscience que les lignées, biologiques, sociales ou raciales, se perpétuent sans que personne s’en soucie réellement. Becki, désargenté, remonte l’ancienne route des esclaves ; Summer, dévoyée, se détache avec peine du poids maternel. Deux quêtes de liberté qui se croisent dans un même constat d’impuissance : l’héritage conditionne. Il colle à la peau. Il est une seconde peau.

Il nous faut enfin mentionner la densité picturale de l’ouvrage. Son intelligence narrative. Elene Usdin et BONI composent une œuvre-monde où l’Amérique se lit à travers les regards d’individus en dérive. Une fresque douée de sensibilité, où chaque variation graphique pourrait incarner une strate de conscience. Le tout tenu par une tension constante entre beauté plastique et désespoir social. Masculinité toxique, maladie, deuil, mélancolie, trahisons, échecs, troubles alimentaires, inégalités sociales, impuissance politique : Detroit Roma est une tragédie douce-amère, presque musicale. Une histoire de fuite qui devient reconnaissance, un portrait de femmes hantées par leurs mères, leurs pères, leur ville. 

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Jonathan Fanara


Detroit Roma, Elene Usdin et BONI – Sarbacane, 5 novembre 2025, 352 pages


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