The Crow, la rose et les cendres

« La vengeance devient l’unique langage d’Éric, revenu d’entre les morts et avançant désormais comme un spectre bardé de douleurs et de souvenirs amers, perpétrant une justice personnelle à coups de lames et de revolver. »

Nouvelle édition pour une œuvre-phare : The Crow, de James O’Barr, refait surface aux éditions Delcourt dans un grand format cartonné. Plus de trente ans après sa première parution, le récit conserve son intensité brûlante, entre élégie amoureuse et plongée dans la nuit armée. Une lecture où l’amour et la violence se superposent comme les deux faces irréconciliables d’une même tragédie.

L’histoire de The Crow naît d’une blessure intime, celle de James O’Barr qui, en 1978, perd sa fiancée dans un accident de voiture causé par un chauffard ivre. Ce deuil innommable, impossible à apaiser autrement que par l’art, devient la matière première d’un récit qui s’écrit avant tout comme un exorcisme. 

On y trouve Éric et Shelly, jeunes amants fauchés par la brutalité d’un monde sans grâce, et où la mort vient sceller une promesse tragique : rien n’est plus fort que leur amour, pas même le temps. Le souvenir de Shelly, froidement abattue, rayonne d’une lumière immuable ; elle hante le protagoniste, mais aussi chaque case de l’album. James O’Barr ne cesse en effet de réaffirmer que l’amour véritable, même mutilé, ne disparaît jamais tout à fait. À la manière des grandes figures romantiques – d’un Orphée prêt à franchir les Enfers ou d’un Heathcliff emporté par la rage de l’absence –, Éric personnifie la fidélité inextinguible, un cri conjugué d’amour et de haine qui se prolonge bien au-delà de la mort.

Cet amour entravé, pour survivre, se mue en une colère furieuse, et c’est ici que The Crow bascule dans la noirceur la plus absolue. Une réalité qui s’impose au lecteur dans toute sa brutalité : les balles, les coups, les cris, le sang. La vengeance devient l’unique langage d’Éric, revenu d’entre les morts et avançant désormais comme un spectre bardé de douleurs et de souvenirs amers, perpétrant une justice personnelle à coups de lames et de revolver. La poésie de l’amour a fait place nette à une violence sépulcrale, aussi flamboyante que désespérée. La rage est devenue indissociable de la tendresse, et la cruauté des truands traqués par ce nouvel Éric n’a d’égale que la fragilité des souvenirs consumés. La violence de The Crow n’est cependant jamais gratuite : elle constitue l’expression organique d’une perte, la tentative maladroite mais nécessaire de mettre en forme l’horreur d’avoir été privé de l’autre.

Graphiquement, The Crow arbore une forme plurielle, brute et singulière. Le trait en noir et blanc de James O’Barr, nerveux, parfois maladroit mais toujours habité, donne lieu à des planches d’une intensité quasi viscérale. Les contrastes appuyés, les aplats d’ombre, les visages sculptés dans la douleur rappellent à la fois l’expressionnisme allemand et l’esthétique punk des années 80. On y sent l’urgence d’un dessin qui transpire la rage et la mélancolie. Ce style écorché est parfait jusque dans ses imperfections, et l’on se prend parfois à contempler longuement certaines planches fourmillant de détails.

En offrant aujourd’hui une édition définitive enrichie, augmentée de séquences perdues et de réflexions de l’auteur, les éditions Delcourt redonnent à cette œuvre culte toute sa puissance initiale. 

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


The Crow, James O’Barr – Delcourt, septembre 2025, 272 pages  


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