Joseph L. Mankiewicz, le verbe et ses fantômes

« Producteur méprisant les producteurs, intellectuel au cœur d’une industrie de masse, auteur personnel qui signe pourtant ce qui constitue indiscutablement un remake (On murmure dans la ville) – ce faisceau de contradictions fait état d’un cinéaste insaisissable, plus complexe que sa réputation incomplète de maître-dialoguiste le laisse présager. »

Joseph L. Mankiewicz est probablement l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire hollywoodienne : adulé pour ses dialogues « et leur façon, souvent cruelle, de lustrer ou décaper le vernis des apparences », il fut célébré comme le maître du mot juste, du cynisme élégant, de la réplique fusante. On l’a appréhendé comme un moraliste, héritier de Lubitsch, dont les personnages, intelligents, « parlent beaucoup, mentent souvent et rient volontiers ». Pourtant, cet ouvrage collectif, sous-titré Le Jeu des formes, entreprend de démontrer combien réduire le cinéaste à cette virtuosité du verbe revient à en occulter grandement l’art.

Les présentations sont rapidement faites : Joseph L. Mankiewicz est « l’un des cinéastes hollywoodiens les plus prestigieux, et, paradoxalement, les plus méconnus ». C’est peut-être parce que sa puissance visuelle a été négligée. On a oublié que son art du récit « s’enrichit d’un jeu des formes plastiques, utilisant les couleurs, le montage, les mouvements de caméra, avec une élégance qui les fait souvent oublier ». Une invisibilité qui pourrait constituer un défaut, mais qui traduit en réalité l’empreinte d’un classicisme supérieur, celui qui rend le visible si parfaitement intégré qu’il se confond avec la structure même de la narration.

« Hyphenate » accompli, tour à tour scénariste, producteur ou metteur en scène, Joseph L. Mankiewicz a personnifié la fusion rêvée d’Hollywood : « Un scénario bien écrit est déjà mis en scène. » Mais cette unité théorique renferme une forme de tension. Car son cinéma est travaillé par le soupçon, par « une histoire qui se trame autour de secrets, de mensonges ou de machinations et se termine le plus souvent par une fin « apparemment » heureuse ». Autrement dit, ses récits n’achèvent pas la boucle, ils la percent : derrière l’illusion d’un dénouement, le malaise subsiste, les absents continuent d’agir.

Ces absents, justement, constituent une caractéristique singulière de son œuvre. Le théoricien du cinéma Vincent Amiel déclare à ce propos : « Qui entre dans l’univers de Mankiewicz s’y trouve happé par l’intellect, par les sens, par cette aura mystique qui accompagne certains personnages ou même certaines absences autour desquelles s’organise la plupart de ses films. Il sait en effet comme personne bâtir ses récits sur des fantômes, des secrets, des non-dits, façonnant une sorte d’érotisme de l’intelligence, un désir de connaître et plaisir de n’y arriver qu’à tâtons. »

Addie Ross, dans Chaînes conjugales, traduit parfaitement ce pouvoir de l’invisible : une voix sans corps, une présence sans image qui domine tout un récit. Cette « désincarnation du verbe », concept important relevé dans l’ouvrage, donne à l’absence un statut presque plus fort que la présence, comme si le cinéma de Joseph L. Mankiewicz ne cessait de méditer sur ce qui échappe à l’incarnation.

À cette hantise spectrale, il faut ajouter la complexité des formes. Les contributeurs de l’ouvrage rappellent volontiers l’importance du flash-back et des voix off, procédés par lesquels la linéarité se défait au profit d’une architecture où mémoire, mensonge et subjectivité s’entrecroisent. Loin d’un jeu rhétorique, cette sophistication sert avant tout à interroger la vérité des récits et la duplicité des apparences.

Joseph L. Mankiewicz fut aussi, on l’oublie trop souvent, un directeur d’acteurs exceptionnel, « l’un des plus brillants » de l’histoire du cinéma. Ses films sont construits sur la pluralité des présences scéniques, sur la tension entre styles de jeu, une diversité « toujours mise au service du rapport de force entre les personnages ». Ainsi, le théâtre intime de ses dialogues se double d’une chorégraphie des corps contraints, des gestes économisés, où l’immobilité peut devenir éloquence.

Ce portrait, l’ouvrage le nuance encore en insistant sur ses paradoxes. Mankiewicz, homme du système, sut « cultiver sa singularité tout en tournant des films qui appartiennent au courant central de la production hollywoodienne ». Producteur méprisant les producteurs, intellectuel au cœur d’une industrie de masse, auteur personnel qui signe pourtant ce qui constitue indiscutablement un remake (On murmure dans la ville) – ce faisceau de contradictions fait état d’un cinéaste insaisissable, plus complexe que sa réputation incomplète de maître-dialoguiste le laisse présager.

Le réalisateur américain explore la classe sociale non comme une catégorie figée, mais comme un « tissu sensible qui se vit et s’éprouve », une configuration esthétique qui modèle les corps et les destins. L’ouvrage radiographie également son rapport au cinéma de Max Ophuls. Malgré des carrières très différentes, de « troublants échos » stylistiques et thématiques les réunissent. Ailleurs, ce sont les anecdotes qui fourmillent : dans Jules César, Marlon Brando, après avoir été guidé, surprend Mankiewicz dans un rôle shakespearien ; à la 20th Century-Fox, c’est le chef de la production Darryl F. Zanuck qui, en dépit de désaccords, obtient la considération du maître, pour ses idées de montage et ses capacités de lecture exceptionnelles…  

Enfin, au-dessus de tout plane le fantôme bienveillant d’Ernst Lubitsch, « le plus apaisant » de ses spectres, comme un contrepoint au pessimisme de tant de ses intrigues. C’est dans ce dialogue entre l’élégance héritée et la modernité inquiète que se loge sans doute le vrai secret de Mankiewicz : celui d’un cinéma classique fissuré de l’intérieur, où le verbe n’est jamais que le masque d’un vide, d’une absence ou d’un doute.

Joseph L. Mankiewicz : Le Jeu des formes rend à cette œuvre riche et remarquable sa pleine épaisseur : intellectuelle, plastique, hantée. À lire ces analyses, on comprend que l’homme derrière Ève n’est pas seulement un orfèvre du mot, mais un cinéaste des fantômes : ceux de ses personnages, de ses récits, et peut-être du cinéma lui-même, à l’aube de la fin de l’âge d’or hollywoodien.

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Jonathan Fanara


Joseph L. Mankiewicz : Le Jeu des formes, ouvrage collectif –

Les Impressions nouvelles, octobre 2025, 412 pages  


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