Triades, cartographie d’une mafia tentaculaire

« Vancouver remplace Hong Kong. Les États-Unis sont ensuite investis à leur tour. Partout où il y a un grand port, la carte se pique de nouveaux points. Mais les premières victimes demeurent les Chinois des diasporas, rackettés, méfiants envers des polices occidentales jugées incompétentes. La BD montre cette mondialisation dont les triades profitent comme un pli durable du monde. »

Riche en informations de première main, Triades est une enquête graphique d’Antoine Vitkine, Christophe Girard et Muge Qi, parue aux éditions Steinkis, qui relie salles VIP, arrière-boutiques parisiennes et rues de Hong Kong pour raconter l’empire tentaculaire du crime chinois.

« Je suis la tête de dragon. » La voix qui parle ne souffre aucune ambiguïté. Elle revendique « environ 300 branches » dont chacune « dirige des activités légales et illégales ». Triades s’organise à partir de là comme un atlas vivant du crime chinois : des organisations-écrans aux noms quasi mystiques – Soleil, Justice, Volonté divine, Pleine Conscience, Club de l’Empereur ou Kinmen – tiennent des pans entiers de l’économie, du BTP aux casinos, de la télévision à la contrebande, en passant par la drogue, la prostitution, l’extorsion ou le blanchiment. Christophe Girard dessine ces réseaux avec un trait réaliste qui n’enjolive rien, et Antoine Vitkine alterne témoignages, scènes de rue et rappels historiques, fort d’une précision de documentariste.

L’album montre la fabrication d’un soldat du crime organisé. Une adolescence qui bascule trop tôt, des arrestations qui finissent par devenir capital social (« Chaque fois qu’on se fait coffrer, cela rehausse notre réputation et notre expérience ») et une école d’ascension où « un an derrière les barreaux, c’est comme cinq à l’extérieur ». Les règles tacites sont simples : « Nous devons constamment prouver notre unité. » En cas de manquement, la sanction tombe comme un couperet : « Si tu as trahi […] nous n’aurons pas de pitié. » Mais l’album laisse entendre ailleurs des propos dissonants : « La solidarité, l’entraide, c’est des foutaises », grogne un criminel, qui se sait racketté par sa propre organisation. Entre code d’honneur et opportunisme brut, Triades restitue parfaitement les réalités d’un milieu qui marche à la fois à la liturgie et au marché.

La grande Histoire, ensuite, traverse les pages à hauteur d’hommes. « Je m’appelle Chang An-lo », dit « Loup blanc », ex-cadre du Bambou Uni, né « à Nankin, 10 ans après le massacre commis par les Japonais », embarqué dans l’exil du Kuomintang vers Formose, témoin de la Terreur blanche et de ses « 30 000 insulaires torturés et tués ». Un jour, Chang poignarde un policier qui avait frappé un « frère ». La gestion des tables de poker lui rapporte « 300 dollars le premier jour », plus que ce que ses parents ne gagnent. Antoine Vitkine montre aussi l’invisible : le rite d’entrée – un officiant, une épée, le vin mélangé au sang et à celui d’un poulet… « C’est devenu du vieux folklore… maintenant nous avons des “intérimaires ». Une petite annonce… quelques dollars… et vous avez une bande. »

Changement de décor avec Hong Kong. Quand les Britanniques s’installent, les triades étaient déjà présentes. L’afflux des mafieux du continent après 1949 les rend plus puissantes. Pour un semblant de paix, la police coloniale leur « abandonne les populations chinoises ». Le business est à ciel ouvert : « Je suis chargé de revendre l’héroïne… 20 cents l’injection, une seule seringue pour dix personnes », confie un ancien de la 14K. « Quand la police venait, on sortait les billets », énonce-t-il. Corruption molle, compromission dure.

L’album excelle dans ces entre-deux, quand il montre la porosité entre respectabilité et pègre. Charles Heung, producteur et acteur, se présente avec un sourire poli : « Je préfère le show-biz. » Mais il rappelle aussitôt que la Sun Yee On appartient à sa seule famille. À la grande époque, « votre restaurant préféré est tenu par une triade, votre ligne de bus par une triade […] les émissions à la télé par une triade, votre appartement construit par une triade »

À Macao, Wan Kuok-koi (« Dent cassée ») incarne l’ogre mégalomane. Parti « des bas-fonds », il entre « très jeune » à la 14K. Il explique sans détour : « Je veux m’emparer de tout. » Face à lui, Stanley Ho, ancien contrebandier devenu détenteur du monopole des casinos en 1961, « l’homme le plus riche de Macao ». La guerre éclate : fusillades, tentatives d’enlèvement. Puis le compromis : « Stanley Ho me cède le contrôle de plusieurs salles VIP. » La fortune suit, l’ostentation aussi : « La première Ferrari à Macao, c’était la mienne. Je pose même dans Time Magazine. » En 1997, il produit son biopic (Casino, « un hommage à Scorsese »), bloque un pont pour filmer sa Lamborghini violette armes à la main. Quand on l’accuse d’être l’instrument de Pékin pour déstabiliser le pouvoir portugais, il rit : « Haa, je suis chinois, c’est tout. » 

Le XXIᵉ siècle, chez Antoine Vitkine, est celui des flux. En Chine continentale, les triades « découvrent l’industrie, le marché textile, les contrefaçons ». Les généraux et les politiques sont en relation étroite avec les chefs mafieux, « profitant de la faiblesse de l’État central » et d’une corruption ordinaire. Les vélos cèdent la place aux Mercedes, les conflits se règlent « en pleine rue, en plein jour ». Après la rétrocession de 1997, un autre canal s’ouvre : l’émigration. Des visas faciles, le Canada est alors particulièrement généreux, avec un service de l’immigration décrit comme « corrompu ». Vancouver remplace Hong Kong. Les États-Unis sont ensuite investis à leur tour. Partout où il y a un grand port, la carte se pique de nouveaux points. Mais les premières victimes demeurent les Chinois des diasporas, rackettés, méfiants envers des polices occidentales jugées incompétentes. La BD montre cette mondialisation dont les triades profitent comme un pli durable du monde.

À Paris, un capitaine de police spécialisé en blanchiment nous ouvre les coulisses. Perquisition dans une boutique : « 700 000 euros et un livre de comptes avec 6 millions perçus pendant l’année », soit dix fois le chiffre d’affaires officiel. « Ces magasins sont des façades », avec une banque souterraine, dont « les différentes caves communiquent entre elles ». Le mode opératoire est d’une simplicité redoutable : un trafiquant dépose 100 000 euros à Paris ; à Casablanca, un complice remet au destinataire la même somme moins les 2% de commission. « C’est immédiat », et ça marche « dans les deux sens ». La pseudo-légalité s’achète avec des factures sur-gonflées : commander pour 100 000 euros, être facturé 1 million, pendant que les profits des douanes s’évaporent. Surtout, les triades cassent les prix : 2 à 3 % de commission là où les filières concurrentes en prennent 10 à 20 %. Les clients ? « Mafieux, trafiquants, coutiers, fraudeurs fiscaux, industriels véreux, voyous, escrocs », « même le terrorisme », avec des réseaux jusqu’en Amérique latine. Face à cette menace, les autorités semblent démunies : « Nous sommes assez désarmés […] nous n’avons pas assez de policiers parlant chinois. » On ne démantèle que « des petites mains ».

Quid de la diaspora américaine ? Un gamin de Hong Kong, dont la famille est ruinée « par des spéculateurs immobiliers et par les dettes de jeu de [son] père », entre à 9 ans au Hop Sing Tong. Adolescent, il assiste à sa première fusillade, commet un vol à main armée, part en prison. Recruté en 1989 par Peter Chong pour la Wo Hop To, il contribue à « prendre le contrôle des gangs chinois aux États-Unis et mettre la main sur la distribution d’héroïne ». Il trahit plus tard son patron pour une remise de peine ; en 2003, il sort et devient « le maître du Chinatown de San Francisco ». Son catalogue d’activités – racket, import d’armes, traite d’êtres humains pour la prostitution, jeux illégaux, vols de véhicules – n’a rien d’un mythe de papier : c’est la face mondialisée d’une vieille mécanique criminelle.

Rien n’est plus contemporain, enfin, que la séquence de 2019. Été de colère à Hong Kong : « La police est débordée ». Le 21 juillet, « les triades entrent en scène » et « attaquent tout le monde, au hasard ». Les taxis rouges paradent, les politiciens pro-Pékin « félicitent les attaquants », et la légende indique : « Les triades se sont mises au service de l’oppression. Elles ont fait allégeance à Xi Jinping. » John Lee, alors chef de la police, « organise la contre-attaque des triades » avant d’être propulsé à la tête du gouvernement. La boucle est bouclée : nées comme sociétés de résistance, les triades servent aujourd’hui la raison d’État.

Le livre se referme sur un visage qui emplit la case, celui de Xi. Des cartouches, comme des aveux d’échec : Trump et la tentation de l’abandon, Poutine « épuisé » qui « cède les richesses de la Sibérie » contre du soutien, l’Afrique « trouvant une nouvelle puissance coloniale qui la pille sans vergogne », l’Inde « sommée […] de choisir son camp », l’Europe qui, « si elle n’arrive pas enfin à s’unir, va finir sous les dents chinoises comme des petits bonbons accrochés à un collier ». Triades n’a pas la prétention de tout expliquer ; il fait mieux : il explore, patiemment, ce qui relie la brutalité d’une rixe, le luxe d’une salle VIP, le ticket d’un passeur, le faux d’une facture, la défaite d’une manifestation, la stratégie d’une puissance. On sort de cette lecture avec des images qui restent : une seringue pour dix personnes à 20 cents, une Ferrari rouge posant pour Time, une arrière-boutique du 3ᵉ recrachant des valises de cash, un pont bloqué pour filmer une Lamborghini violette, des taxis rouges en cortège… Mais aussi une conviction : ce livre tient ensemble ce que l’on sépare trop souvent. Le mythe et la dette, le rite et l’excès, la rue et la Bourse. Plus qu’un personnage, cette mafia est une forme en constante mutation : une organisation capable de survivre à tous les régimes parce qu’elle sait parler à tous les mondes. C’est précisément ce que cette enquête graphique rigoureuse fait apparaître.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Triades, Antoine Vitkine, Christophe Girard et Muge Qi 

Steinkis, septembre 2025, 130 pages 


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