Mary Shelley à 20 ans : la jeunesse mouvementée d’une romancière

« La science, soudain, touche au sacré : redonner l’étincelle de vie, convoquer les forces invisibles. Mary, attentive, y voit l’écho de ses propres obsessions : la perte, le désir de recréer, la terreur et la promesse du savoir. Ainsi se prépare, dans le silence d’une imagination fertile, la naissance du docteur Frankenstein et de sa créature, double effrayant de l’humanité moderne. »

À vingt ans à peine, Mary Shelley donne au monde Frankenstein, un roman qui marquera à jamais la littérature. Comment cette orpheline des Lumières, fille de penseurs rebelles et amante fugitive, a-t-elle forgé si tôt un imaginaire capable de faire trembler l’Europe romantique ? Dans Mary Shelley à 20 ans (Au diable vauvert), Macha Séry retrace avec acuité les premières années d’une vie où chaque expérience semble tendre l’arc d’une œuvre déjà inévitable.

Trop souvent, Mary Shelley est réduite à un seul monstre, le célèbre Frankenstein. Mais ce géant de papier né d’une plume juvénile n’est que l’écho d’une enfance traversée d’orages. Fille de Mary Wollstonecraft, pionnière du féminisme morte en couches, et de William Godwin, philosophe anarchiste persuadé que les idées doivent être aussi radicales que le monde est injuste, la jeune Mary grandit dans un berceau d’utopies contrariées. 

Ses parents se sont unis par convention, sans croire une seconde à l’institution du mariage. Son père a été un précepteur endetté, admiratif de sa fille mais globalement démissionnaire – et parfois indifférent à sa douleur, voire culpabilisant. Mary Shelley apprend très tôt que l’intelligence peut être une arme, et que l’amour – celui d’un parent absent ou d’un amant – a toujours quelque chose de périlleux.

La maison paternelle est une bibliothèque à ciel ouvert : Rousseau, Voltaire, Milton et les poètes révolutionnaires s’y croisent comme autant de fantômes familiers, avec qui la petite Mary entre en relation dialogique. Elle s’y nourrit avec une avidité fiévreuse, trouvant dans la lecture une consolation au vide maternel. À douze ans, déjà, elle noircit des carnets. Elle rêve d’écrire à son tour, d’inscrire son nom dans la lignée de ces penseurs-éclaireurs qui font du verbe un outil de transformation personnelle et sociale.

Puis survient Percy Bysshe Shelley. Le poète libertaire, marié, plus âgé, l’entraîne dans une fugue adolescente qui scandalise l’Angleterre. Ce départ, à seize ans, n’est pas une escapade amoureuse passagère : c’est l’acte fondateur d’une existence placée sous le signe de la rupture, de l’émancipation et, disons-le, du vertige. En mésentente avec sa belle-mère, probablement lassée de la précarité familiale, Mary prend la tangente et brûle les étapes de la jeunesse : voyages erratiques, deuils précoces, maternités avortées. Elle fait des rencontres formatrices, observe, écoute, s’épanche. Elle vit intensément, comme si chaque instant devait nourrir une œuvre pressentie. 

Dans ce chaos d’émotions et de lectures, un mot émerge alors : électricité. L’Europe romantique bruisse des expériences de Luigi Galvani, qui fit danser les pattes de grenouilles mortes sous l’effet du courant. La science, soudain, touche au sacré : redonner l’étincelle de vie, convoquer les forces invisibles. Mary, attentive, y voit l’écho de ses propres obsessions : la perte, le désir de recréer, la terreur et la promesse du savoir. Ainsi se prépare, dans le silence d’une imagination fertile, la naissance du docteur Frankenstein et de sa créature, double effrayant de l’humanité moderne.

Dans son opuscule biographique, documenté et alerte, Macha Séry met en lumière cette décennie décisive, où la jeune femme, encore adolescente, fait ses armes intellectuelles et sociales. On y retrouve la tension entre héritage familial et passion amoureuse, entre deuil et création, entre les promesses d’une science naissante et la puissance indomptable du rêve. Lire Mary Shelley à vingt ans, c’est comprendre que Frankenstein ne surgit pas d’une nuit d’orage au bord du lac Léman, mais d’une vie déjà marquée par l’excès, l’abandon et l’appétit d’absolu.

À vingt ans, certains tâtonnent encore dans l’incertitude. Mary Shelley, elle, avait déjà fait de la littérature une expérience de survie, une manière de conjurer ses démons tout en en inventant de nouveaux. Le monstre, au fond, n’était pas une aberration : il était son frère secret, né d’une enfance trop lucide et d’un monde probablement trop vaste et endeuillé pour être rassurant.

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Jonathan Fanara


Mary Shelley à 20 ans, Macha Séry – Au Diable Vauvert, septembre 2025, 160 pages


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