La Guerre, ou la sidération atomique

« C’est un ouvrage inconfortable, mais nécessaire, parce qu’il nous contraint à envisager ce que nous refusons généralement de penser : qu’une seule étincelle suffirait à dissoudre nos certitudes, nos modes de vie. »

Il est des récits qui, avant même de se donner comme fiction, résonnent comme une mise en demeure. La Guerre, de Garth Ennis (scénario) et Becky Cloonan (dessin), appartient définitivement à cette catégorie. L’ouvrage, paru chez Urban Comics, ne raconte pas tant l’avènement d’un cataclysme qu’il ne scrute notre incapacité à y faire face.

Tout commence dans un salon new-yorkais. Des amis autour d’un verre, des discussions enfiévrées sur l’état du monde, Poutine, l’OTAN, le wokisme, la menace nucléaire. On croirait d’abord lire un compte-rendu saturé d’opinions personnelles, où les mots se heurtent à fleurets mouchetés. Mais peu à peu, la menace quitte le domaine de l’abstraction : les débats cèdent devant l’irruption brutale du réel. Londres est détruite. Puis New York. Et soudain, le bavardage intellectuel s’effondre, laissant place au silence, aux larmes, au chaos.

La Guerre tient tout entier dans cette bascule : Garth Ennis ne s’épanche pas sur l’explosion elle-même, mais bien sur l’après, la sidération, la panique plus ou moins contenue. Des planches plongées dans le noir, où l’on ne perçoit plus que des voix tremblantes (« Je ne peux pas bouger les jambes », « Ne lâche pas ma main ! »), disent mieux que n’importe quel effet visuel ce qu’est la peur nue. La catastrophe atomique devient une expérience sensorielle : souffle court, mains moites, terreur de perdre l’autre… 

Au dessin, Becky Cloonan saisit cette tension entre le vacarme et le silence. Ses pages gorgées de ruines new-yorkaises – carcasses de bus, gratte-ciel éventrés, poutres tordues – alternent avec des séquences à l’horreur intériorisée, où il ne reste que des silhouettes recroquevillées, des regards exorbités, des gestes ou des paroles dérisoires pour se rassurer. À travers ce contraste, on comprend aisément ce que l’apocalypse nucléaire aurait de paradoxal : à la fois spectaculaire et intime, démesurée et triviale.

Dans ses dialogues, Garth Ennis pousse ses personnages au bord de la rupture. L’un tente de raisonner, d’énumérer ses réserves, de spéculer – mais chaque hypothèse (« deux êtres humains qui discutent au téléphone », « de quoi purifier l’eau », « un compteur Geiger ») sonne avant tout comme un aveu d’impuissance. Les amitiés, désormais lointaines et divisées, battent de l’aile. Les couples se fissurent face à l’épreuve et l’inimaginable. Et le lecteur suit les uns et les autres à travers les drames qui s’imposent à eux. 

La Guerre est un récit-catastrophe qui permet de radiographier notre époque. Là où les débats s’enlisent trop souvent dans des querelles stériles (« S’il te plaît, ne colle pas sur mes opinions l’étiquette qui t’arrange. Ne fais pas ça. »), Garth Ennis rappelle que le degré zéro de la discussion se paie cash : en cendres et en fracas. C’est un ouvrage inconfortable, mais nécessaire, parce qu’il nous contraint à envisager ce que nous refusons généralement de penser : qu’une seule étincelle suffirait à dissoudre nos certitudes, nos modes de vie.

« Pitié, ça suffit, les complications. C’est pour ça que je passe des jours sans regarder les infos, tout est suffisamment merdique… » Dans La Guerre, la cécité se négocie, la fuite et le suicide constituent des solutions de repli, et face à l’indescriptible, une main tendue anonyme ferait presque office de planche de salut. Même « la ville qui ne dort jamais » semble s’assoupir sous la menace nucléaire. « C’est si calme… Presque tout le monde est parti. Peut-être que tous les autres retiennent leur souffle […] ou se cachent sous leur lit. »

Truffé d’idées brillantes – de la requalification du mansplaining à la crise qui couve dans un abri en marge du monde civilisé –, ce court mais dense album regarde l’humanité en entomologiste : avec curiosité, pour en saisir toutes les strates.  

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


La Guerre, Garth Ennis et Becky Cloonan – Urban Comics, 26 septembre 2025, 104 pages


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