« Une aventure théorique devenue épopée réflexive, qui nous rappelle qu’au cœur même des polémiques actuelles – wokisme, backlash conservateur, bataille autour du langage – se joue encore et toujours cette question essentielle : comment inventer d’autres manières de voir et d’habiter le monde ? »
C’est une drôle d’histoire, quelque peu improbable : celle de quelques philosophes français – Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Jean Baudrillard, Félix Guattari – qui n’ont jamais vraiment trouvé leur public en France mais dont les idées ont traversé l’Atlantique et infusé jusque dans les campus américains, les arts visuels, le militantisme minoritaire et la pop culture. Ce que l’on a fini par appeler la French Theory tient autant de la provocation que du génie conceptuel, un mélange d’insolence, de critiques radicales et d’expériences de pensée qui s’est imposé comme une véritable boîte à outils pour appréhender le monde autrement.
C’est précisément ce que François Cusset et Thomas Daquin mettent en vignettes dans French Theory, Itinéraires d’une pensée rebelle. Ils racontent une aventure intellectuelle avec un sens du récit qui mêle ironie et pédagogie. On y croise « les cinq fantastiques », transposés dans l’imaginaire de Breaking Bad : Michel Foucault et ses institutions disciplinaires, son panoptique et son biopouvoir qui s’insinue jusque dans les politiques natalistes, la médecine ou le développement personnel ; le désir, presque mécanique, fluide et insaisissable, toujours lié au milieu dans lequel il évolue ; Jean Baudrillard et son hyperréel, où la télévision et la publicité charrient leurs signes et rendent le fictif plus tangible que le réel ; Jacques Derrida et la déconstruction, qui fissure les certitudes et révèle les subjectivités en fuite…
Mais la French Theory n’est pas restée une affaire franco-française : en s’exportant, elle a trouvé des compagnons de route inattendus. Edward Saïd a raconté la mélancolie de l’exilé, suspendu entre une culture d’origine qui se dérobe et une culture d’accueil qui ne l’adopte jamais pleinement ; Judith Butler a montré que l’identité de genre n’est jamais donnée mais performée, rejouée à l’infini ; Fredric Jameson a lu la culture postmoderne comme une publicité permanente du capitalisme, saturée de citations, de nostalgies ironiques et de dérision. Et l’on en vient à se demander si Matrix n’a pas directement aspiré l’essai Simulacres et Simulation de Jean Baudrillard, tant les œuvres de fiction semblent avoir été contaminées, elles aussi, par ces concepts.
L’album montre, en contrepoint, la part d’hostilité qu’ont suscitée ces pensées. Dans le virage néolibéral et fort du retour des conservatismes, la French Theory est devenue l’ennemie parfaite : accusée par les marxistes d’avoir dilué la lutte des classes au profit des minorités, par les nationalistes d’avoir sapé l’autorité, par les réactionnaires d’avoir armé le fameux « virus woke » dont ils prétendent vouloir nous guérir. Tout y passe : fin des repères, effondrement des valeurs, disparition du sens. Comme si l’on pouvait charger une poignée de philosophes d’avoir dérangé l’ordre du monde par la seule puissance de leurs idées.
French Theory parvient très bien à en restituer la vitalité dans un langage graphique : un essai dessiné, passionnant, plus léger qu’il n’y paraît, qui rend aux théories évoquées leur énergie première, celle de substances « philo-actives » capables de tourner les têtes et d’ouvrir les yeux. On connaissait bien entendu les romans graphiques ; voici venu un nouvel essai graphique issu d’une collection remarquable, qui réunit les éditions Delcourt et La Découverte.
Cet album raconte l’histoire de ces penseurs devenus malgré eux des stars américaines et dont les concepts se sont répandus comme une traînée de poudre, jusque dans les musiques, les films et, naturellement, les luttes sociales. Une aventure théorique devenue épopée réflexive, qui nous rappelle qu’au cœur même des polémiques actuelles – wokisme, backlash conservateur, bataille autour du langage – se joue encore et toujours cette question essentielle : comment inventer d’autres manières de voir et d’habiter le monde ?
Jonathan Fanara

French Theory, François Cusset et Thomas Daquin –
Delcourt/La Découverte, septembre 2025, 216 pages

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