« Le Congo nouveau-né apparaît sans cesse assiégé, tiraillé entre sécessions internes (le Katanga de Tshombé, le Sud-Kasaï ensanglanté) et ingérences étrangères. L’album restitue la densité tragique d’une indépendance encore embryonnaire, où les idéaux s’entrechoquent violemment avec les réalités géopolitiques de la colonisation et de la guerre froide. »
Dans La Dent : la décolonisation selon Lumumba (Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier, éditions Glénat), tout commence avec un reste humain : une dent arrachée à la dépouille de Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, assassiné en 1961. Elle a circulé comme un trophée, avant d’être restituée en 2022 par la Belgique à la République démocratique du Congo. De ce fragment dérisoire, les auteurs tissent une fresque politique et biographique, où l’histoire coloniale et ses fantômes se rappellent à la conscience contemporaine.
La Dent se construit par-delà les grandes dates de la décolonisation. Le roman graphique sonde les fractures intérieures d’un homme et d’un pays. On y lit la parole d’un Lumumba empreint de douleur : « Tous mes héros sont devenus blancs », confesse-t-il dans une bulle où Baudelaire et Racine ont supplanté les figures noires de son enfance, effacées par le système colonial. Les planches se font mémoire vive de ces humiliations ordinaires – l’usage du « tu » imposé aux Congolais, la catégorisation hâtive et vexatoire des populations, les violences – mais aussi des élans d’espoir : la solidarité africaine, l’appel à l’unité face aux appétits monstrueux de l’impérialisme.
Pourtant, dans ce marasme colonial, Patrice Lumumba bénéficie d’un statut spécial : il fait partie des Congolais évolués, une mince élite que les colons distinguent des indigènes ordinaires, à la faveur de diplômes, d’un français bien prononcé et de costume-cravate. Octroyée au compte-gouttes, cette étiquette ouvre quelques portes : de meilleurs emplois, une justice un peu moins arbitraire, la permission d’habiter certains quartiers, la possibilité de travailler d’égal à égal avec le colonisateur. Mais elle fonctionne surtout comme un formidable outil de division et de contrôle. Ce qui n’échappe pas au futur Premier ministre.
Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier choisissent une narration protéiforme, entre discours politiques, dialogues intimes et témoignages imaginés. Le lecteur est transporté des cases où l’on entend le président Kasa-Vubu annoncer la révocation de Lumumba à la radio aux coulisses diplomatiques où l’ombre des Belges, des Américains ou de l’ONU se fait menaçante. Le Congo nouveau-né apparaît sans cesse assiégé, tiraillé entre sécessions internes (le Katanga de Tshombé, le Sud-Kasaï ensanglanté) et ingérences étrangères. L’album restitue la densité tragique d’une indépendance encore embryonnaire, où les idéaux s’entrechoquent violemment avec les réalités géopolitiques de la colonisation et de la guerre froide.
Mais La Dent n’a pas pour seule vocation de se constituer en récit politique : c’est aussi une réflexion sur la mémoire et ses silences. Comment raconter un passé dont il ne reste parfois qu’une relique d’ivoire ? Comment élever ses enfants comme des êtres chers lorsqu’on a grandi dans un monde où l’on vous déniait jusqu’au « vous » ? En donnant chair et voix aux humiliations comme aux rêves, la bande dessinée met en lumière ce que les chiffres, les traités et les discours officiels n’ont jamais su pleinement dire : la dignité arrachée, la fierté bafouée, l’urgence d’exister par soi-même.
« Le système colonial a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui », confesse Lumumba. « Le salaire moyen d’un travailleur blanc est cinquante fois supérieur au salaire moyen d’un travailleur congolais », regrette-t-il ensuite. Et son ami d’ajouter plus tard : « Rien ne changera jamais… On restera des nègres pour nos maîtres jusqu’à notre mort. Ils se serviront de notre stupidité jusqu’à ce qu’il ne reste plus de dignité en nous. » N’a-t-il pas vu juste ?
Sentant dans leur nuque le souffle de l’indépendance, les Belges essaient de limiter la casse : « De toute façon, on sait que la fête est finie, non ? Autant avoir en face de nous quelqu’un avec qui on peut négocier. » Mais Patrice Lumumba, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’est dupe de rien. Il s’épanche lors de la conférence d’Accra, prend tôt conscience des mensonges colportés par les journaux pro-Belges. « Nous avons connu l’ironie, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres. » Aussi : « Si le Congo meurt, toute l’Afrique bascule dans la nuit de la défaite et de la servitude. »
La Dent traite d’identité, d’émancipation politique, de conscience africaine. En refermant ce passionnant roman graphique, le lecteur garde en tête que la décolonisation n’est pas une page tournée : c’est une plaie encore vive, un héritage qu’il faut regarder en face. Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier s’y essaient avec talent.
Jonathan Fanara

La Dent, Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier – Glénat, septembre 2025, 144 pages

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