« Dans l’univers de Bong, les innocents disparaissent dans l’indifférence, les institutions trahissent leur mission, la morale semble hors d’usage. Et pourtant, avec Mickey 17, son dernier film, une brèche semble s’ouvrir. »
Avec Bong Joon-ho, désordre social (Playlist Society), Erwan Desbois ausculte l’œuvre du cinéaste sud-coréen, de ses abîmes les plus sombres à la lueur d’espoir entraperçue dans Mickey 17. Une traversée filmique où l’espace raconte les inégalités, où l’humour noir sert de soupape et où l’histoire tourmentée d’un pays imprime sa marque jusque dans les récits les plus improbables.
En mai 2019, Bong Joon-ho s’est levé de sa chaise à Cannes pour cueillir la tant convoitée Palme d’or. Quelques mois plus tard, il montait sur la scène des Oscars, auréolé de quatre statuettes pour Parasite. Ce triomphe, inédit pour un film non anglophone, n’était pas un coup d’éclat isolé mais l’aboutissement d’un long chemin : celui d’un étudiant en sociologie devenu cinéphile au sein d’un ciné-club éphémère, le « Yellow Door », puis réalisateur méthodique, minutieux jusqu’à l’obsession. De Memories of Murder à Okja, en passant par The Host et Snowpiercer, chaque film semblait avoir préparé le terrain. Avec Parasite, tout un système de thèmes, de formes et de regards sur le monde a trouvé sa pleine visibilité.
Car Bong Joon-ho n’est pas seulement un cinéaste virtuose. Il est, comme le rappelle Erwan Desbois, un cartographe des inégalités. Ses films forment des architectures sociales : des collines d’où les riches contemplent la ville, des sous-sols où les pauvres respirent à peine, des trains dans lesquels la hiérarchie se fige wagon par wagon. La verticalité constitue sa grammaire : descendre un escalier, c’est tomber dans l’abîme ; lever les yeux, c’est contempler un monde auquel on n’accèdera jamais. « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches », écrivait Victor Hugo. Bong Joon-ho filme cette sentence, littéralement.
Cette mise en scène implacable, parfois glaçante, n’est pas le fruit d’une imagination sociale. Elle s’ancre dans l’histoire sanglante de la Corée. Occupations, dictatures, massacres, corruption : le pays a forgé un cinéma de contestation, après des années de censure. Militant anti-junte dans les années 1980, Bong Joon-ho a gardé de ces luttes une conscience aiguë de la violence d’État. Dans Memories of Murder, la police brutale torture plus qu’elle n’enquête. Dans The Host, les autorités se révèlent plus monstrueuses que la créature. Même dans ses fresques de science-fiction, la répression des dominés porte la trace des traumas nationaux.
Pour autant, le cinéaste refuse le réalisme plat. « Le réalisme ne m’intéresse pas », confie-t-il. Il reconstruit le réel pour mieux en faire surgir les vérités : maisons bâties de toutes pièces, brouillards retouchés, storyboards dessinés plan par plan. Rien n’est laissé au hasard, tout est façonné pour donner à l’absurde et au tragique une puissance immédiate. À cette précision maniaque s’ajoute l’irruption d’un humour noir, grotesque et burlesque, qui transforme les scènes les plus atroces en carnavals grinçants. Chez lui, la fête d’anniversaire vire au massacre, l’école devient un lieu d’endoctrinement. On sourit, mais à demi et jaune.
Le constat d’Erwan Desbois ne souffre aucune ambiguïté : dans l’univers de Bong, les innocents disparaissent dans l’indifférence, les institutions trahissent leur mission, la morale semble hors d’usage. Et pourtant, avec Mickey 17, son dernier film, une brèche semble s’ouvrir. Le clonage des corps, caricature d’un capitalisme cannibale, débouche cette fois sur une véritable révolution. Là où ses personnages échouaient toujours à briser leur cercle infernal, Mickey parvient à inventer une autre voie. Non pas seulement par la violence, mais par le droit, par un vote, par l’affirmation simple : « J’ai le droit d’être heureux. » Après tant de récits refermés sur l’impuissance, cela sonne comme une émancipation.
C’est cette trajectoire – du chaos sans issue à l’espoir fragile – qu’Erwan Desbois éclaire avec finesse dans Bong Joon-ho, désordre social. Il montre un cinéaste qui filme les abîmes pour mieux en révéler la mécanique, un artiste qui n’a jamais cessé de dénoncer la cruauté des hiérarchies, et qui ose, aujourd’hui, suggérer qu’un autre monde est possible.
Jonathan Fanara

Bong Joon-ho, désordre social, Erwan Desbois –
Playlist Society, septembre 2025, 128 pages

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