« Le trivial, c’est le quotidien domestique (les lessives, les repas, les caprices). Le politique, ce sont les charges mentales, le sexisme, la pression sociale – désamorcés par le rire. Un “bilan de compétences” donne ainsi à voir la mère comme cuisinière, coach sportive, comptable, VTC, psy ou sherpa. »
Rire à gorge déployée tout en se sentant étrangement visé. C’est le pari entrepris par La Mère vénère, de Camille Besse, paru aux éditions Glénat. Cette bande dessinée où un gag tombe à chaque planche croque la vie domestique et maternelle avec une acuité pleine d’ironie, une tendresse souvent tapageuse et un humour qui ose tout.
Le dessin, d’abord : vif, nerveux, à l’économie mais expressif. Les personnages sont esquissés avec peu de lignes et des couleurs appliquées en aplats simples, mais leurs mimiques outrées suffisent à donner le ton. Camille Besse excelle dans l’art de la caricature du quotidien : une mère débordée, toujours entre deux courses, une fillette pétillante et un peu trop bavarde, quelques mecs lourds transformés en figures de comédie ordinaire…
L’auteure déploie un humour frontal, sans fioriture, qui rappelle par moments le stand-up : la chute, souvent cinglante, arrive tel un uppercut. Mais c’est aussi une chronique sociale, pleine de micro-situations où la mère d’aujourd’hui se débat contre vents et marées : l’inscription à la garderie devient un sprint olympique ; le mâle lourdingue est anesthésié par une riposte en mode “logistique maternelle” ; les discussions sur les règles et l’accouchement font fuir les importuns adeptes du manspreading ; toutes les réponses existentielles des enfants sont déléguées à Wikipédia, ChatGPT ou… au père.
Camille Besse imagine même une journée éclatée en archétypes (Humaine, trop humaine) : elle décline tour à tour la mère en zombie, poulpe, pitbull, taupe – jusqu’au doute existentiel face au CAPTCHA “Êtes-vous un humain ?”. Il faut dire qu’être maman aujourd’hui impose une grande variété de rôles, de compétences et de postures, chose que traduit parfaitement l’album.
L’humour fonctionne d’autant mieux qu’il navigue entre le trivial et le politique. Le trivial, c’est le quotidien domestique (les lessives, les repas, les caprices). Le politique, ce sont les charges mentales, le sexisme, la pression sociale – désamorcés par le rire. Un “bilan de compétences” donne ainsi à voir la mère comme cuisinière, coach sportive, comptable, VTC, psy ou sherpa. Le rapport au corps féminin a également voix au chapitre, sans tabou : les règles, par exemple, sont mises en scène avec un humour cru mais libérateur.
Dans les questions d’éducation, on n’échappe évidemment pas à l’incontournable débat « écrans ou pas écrans ? » (White Mirror). L’imagination des enfants à préserver, les injonctions parentales, tout est revisité avec un mélange de mauvaise foi assumée et de lucidité désarmante. Ailleurs, ce qui pourrait s’apparenter à une finale de football se révèle en moment électoral : la mère vénère jubile non pas d’une victoire sportive mais bien de la défaite de l’extrême droite aux élections.
Le titre La Mère vénère dit finalement tout : on est dans une colère détournée, jamais larmoyante. Le “vénère” n’est pas une plainte mais une posture presque combative, une façon de rendre au réel son absurdité en le poussant jusqu’à l’extrême. Camille Besse réussit à faire de la bande dessinée un exutoire collectif : chaque case semble dire à ses lectrices (et lecteurs !) : “Oui, toi aussi tu vis ça, et tu as le droit d’en rire.”
Un album à offrir à toutes celles et ceux qui jonglent péniblement avec les tâches quotidiennes, entre tendresse et épuisement, entre rire et soupir. C’est une BD qui, par l’humour, touche juste : un portrait de mère contemporaine, mais aussi une satire sociale où l’intime devient, sans le dire, politique.
Jonathan Fanara

La Mère vénère, Camille Besse – Glénat, septembre 2025, 88 pages

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