« Semmelweis fait le lien entre les dissections menées par les étudiants et les infections contractées par les patientes. Malgré eux, les praticiens transportent des particules cadavériques d’une salle à l’autre. Ces éléments, invisibles, n’en sont pas moins mortifères. »
Au mitan du XIXᵉ siècle, dans la grande clinique de Vienne, Ignaz Semmelweis a été l’un des médecins visionnaires qui ont posé les jalons de ce que nous appelons aujourd’hui l’asepsie. Isabelle Bauthian (au scénario) et Eva Rossetti (au dessin) redonnent chair à cette figure longtemps méconnue dans Semmelweis, le médecin des femmes, un roman graphique paru aux éditions Steinkis.
La rumeur enfle, et les faits ne la démentent pas. Les femmes qui accouchent à l’hôpital de Vienne, et a fortiori dans le pavillon des médecins obstétriciens, meurent par dizaines, victimes de la redoutée fièvre puerpérale. Une fatalité, prétendent les spécialistes de l’époque, parmi lesquels le professeur Johann Klein, directeur de la clinique et incarnation vivante de la médecine conservatrice. Ignaz Semmelweis, lui, refuse de céder à cette forme de fatalisme. Il observe, compare, mesure. Surtout, il doute, et c’est le point de départ d’une authentique révolution des pratiques cliniques et chirurgicales.
L’une de ses intuitions se vérifie assez vite : Semmelweis fait le lien entre les dissections menées par les étudiants et les infections contractées par les patientes. Malgré eux, les praticiens transportent des particules cadavériques d’une salle à l’autre. Ces éléments, invisibles, n’en sont pas moins mortifères. En imposant un lavage des mains à l’eau chlorée avant chaque examen, Ignaz Semmelweis fait reculer de façon spectaculaire la mortalité dans les salles. Simple mais chronophage, ce nouveau protocole d’hygiène hospitalière rencontre cependant quelques résistances…
C’est bien là que le bât blesse : Isabelle Bauthian et Eva Rossetti narrent parfaitement comment ses collègues, attachés à leurs routines, s’irritent de ces mesures jugées contraignantes. “On a toujours fait comme ça” : cette phrase, les auteurs la déclinent comme un refrain entêtant, faisant barrière au changement. Johann Klein, en particulier, tient lieu d’adversaire implacable, préférant le confort de l’habitude au bouleversement des certitudes. On voit alors Semmelweis surveiller le respect du protocole, perpétuer ses investigations, se désoler de chaque perte humaine comme s’il en portait l’entière responsabilité.
L’album montre également une autre facette du personnage. Si Semmelweis a été un promoteur obstiné de l’hygiène au sein de son établissement, il est resté un médiateur maladroit hors de ses murs. Peu enclin à publier ou à voyager pour défendre ses découvertes, il laissa le soin à d’autres de porter son message – un silence qui a pesé lourd dans la lente reconnaissance de ses travaux. Ce portrait nuancé, loin de l’hagiographie béate, met en lumière autant la clairvoyance du médecin que sa relative incapacité à imposer ses idées dans l’arène scientifique.
Graphiquement, Eva Rossetti enveloppe cette histoire d’une atmosphère presque étouffante : les couloirs hospitaliers deviennent des antichambres de la mort, les praticiens s’insurgent quand on leur demande de se laver les mains entre chaque patient, Semmelweis s’époumone souvent en vain. On observe un contraste entre l’évidence de ses découvertes et l’opacité des mentalités. La fièvre puerpérale apparaît par vagues, elle est inhérente à la médecine comme la mort l’est à la vie, lui rétorque-t-on.
Au fil des pages, le lecteur découvre l’envers d’une tragédie innommable : des milliers de vies auraient pu être sauvées si seulement la médecine viennoise avait su écouter plus tôt la voix d’un de ses jeunes praticiens. Trop longtemps, la vérité scientifique s’est heurtée à l’orgueil et à l’inertie. Pédagogique, Semmelweis, le médecin des femmes interroge l’histoire médicale mais aussi, plus largement, les ressorts du progrès. Par la « biographie » d’un homme, c’est une leçon universelle qui se dégage : la science avance rarement en ligne droite, et les idées neuves, si évidentes soient-elles, doivent franchir l’épais rempart des habitudes avant de s’imposer à tous.
Jonathan Fanara

Semmelweis, le médecin des femmes, Isabelle Bauthian et Eva Rossetti –
Steinkis, août 2025, 128 pages

Laisser un commentaire