« Simon Tremblay-Pepin dépeint une profession devenue stratégique dans les organisations. La réputation et la confiance y sont devenues des monnaies d’échange précieuses, tandis que la transparence revendiquée par les relationnistes ressemblent à s’y méprendre à une façade conçue pour contrôler le récit médiatique. »
Avec force exemples, Simon Tremblay-Pepin raconte les arrière-cours des relations publiques. Il révèle comment le relationniste, professionnel aujourd’hui omniprésent, manipule subtilement l’information et l’opinion, en prétextant la transparence pour mieux dissimuler ses intrigues intéressées.
« Comme la sorcellerie, les relations publiques évoluent dans un clair-obscur : on ignore où commencent leurs effets et où ils finissent. » Dès les premières pages d’Intrigues, Simon Tremblay-Pepin dresse une analogie osée pour décrire une profession aussi prescriptrice qu’insaisissable. Le relationniste opère dans une sorte de pénombre morale. Ses motivations, aussi incertaines que les conséquences de ses actes, transforment l’espace public en un « champ de bataille boueux » où la vérité s’efface derrière la confusion et les conflits d’intérêts.
Avec une expérience d’une quinzaine années dans la communication, l’auteur sait pertinemment de quoi il parle. Son ouvrage sonde les relations publiques par le menu, en expliquant notamment pourquoi elles se retrouvent tiraillées entre deux visions antagonistes : celle, valorisante, qui considère les RP comme une stratégie de dialogue bénéfique, voire indispensable au bon fonctionnement démocratique ; et celle, moins enviable, qui dénonce leur instrumentalisation par les élites pour manipuler et tromper le public. Cette tension inhérente traverse tout l’ouvrage, exposant au lecteur une analyse sans concession des mécanismes à l’œuvre derrière les discours lénifiants.
Simon Tremblay-Pepin dépeint une profession devenue stratégique dans les organisations. La réputation et la confiance y sont devenues des monnaies d’échange précieuses, tandis que la transparence revendiquée par les relationnistes ressemblent à s’y méprendre à une façade conçue pour contrôler le récit médiatique. Il cite, à l’appui, les méfaits de campagnes orchestrées par des firmes alliées à « des grandes entreprises, des gouvernements autoritaires et des ultrariches ». Il souligne les dérives concrètes et tragiques que peuvent engendrer les relations publiques modernes : « Elles ont participé à détruire des vies, à empoisonner des milliers de gens et à provoquer une crise écologique sans précédent. »
Intrigues rapporte à cet égard plusieurs exemples concrets d’entreprises manipulant volontairement l’opinion publique. Tôt échaudée par Edward Bernays, l’industrie du tabac a par exemple mené une vaste campagne pour nier les effets nocifs de la cigarette, notamment en créant des organismes de recherche comme le Council for Tobacco Research (CTR) pour diffuser des informations favorables ou non concluantes. Elle a également eu recours à l’astroturfing en créant des faux groupes citoyens comme la National Smokers Alliance pour défendre le « droit des fumeurs ». Autre cas de figure édifiant avec les industries polluantes (pétrolières, chimiques, etc.) : elles ont réalisé des campagnes pour discréditer des ouvrages comme Printemps silencieux de Rachel Carson et pour semer le doute sur les changements climatiques, en utilisant de fausses données scientifiques, en créant des coalitions comme la Global Climate Coalition et en finançant des scientifiques sceptiques pour les positionner dans les médias. Et on pourrait éventuellement poursuivre avec l’industrie pharmaceutique, l’OxyContin, Purdue Pharma…
Dans une perspective critique, Simon Tremblay-Pepin rapproche les relations publiques des intrigues de cour analysées par le duc de Saint-Simon au XVIIe siècle, où l’information et la parole étaient des armes puissantes pour influencer les souverains et préserver les intérêts particuliers. Que ce soit au temps de Louis XIV ou à l’époque contemporaine, les mécanismes restent étonnamment similaires : contrôle discret de l’information, exploitation des intérêts personnels et calcul minutieux des moments opportuns pour agir.
Ce parallèle permet à l’auteur de mieux éclairer les dynamiques actuelles, en dévoilant comment les pseudo-événements – ces créations artificielles destinées à capter l’attention médiatique, selon l’historien conservateur Daniel J. Boorstin – dominent désormais notre paysage médiatique. « L’ensemble du système médiatique est ainsi conçu pour détourner notre attention de ce qui se passe vraiment », déplore-t-il. L’image triomphe sur la vérité, générant une société où les apparences prennent le pas sur les réalités, qu’elles soient politiques, sociales ou économiques.
En fin d’analyse, Simon Tremblay-Pepin nous met en garde : si les relations publiques peuvent théoriquement servir des causes émancipatrices en rassemblant des mouvements sociaux divers sous un discours unifié, elles demeurent une arme à double tranchant. La manipulation omniprésente des signes et des images, analysée notamment ici à travers le prisme de Jean Baudrillard, contribue à une société où même les intentions les plus nobles risquent de se perdre dans l’artifice et la superficialité.
Intrigues constitue un essai d’une grande clarté, une plongée nécessaire dans l’envers du décor médiatico-politique. Appelant chacun à la vigilance face à une pratique aussi puissante qu’ambiguë, il permet de comprendre comment, aujourd’hui encore, « le sol ferme » se distingue mal « de la pente glissante ».
Jonathan Fanara

Intrigues, Simon Tremblay-Pepin – Lux, 22 août 2025, 192 pages

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