Je est un autre : voyage avec Rimbaud

« Le récit se construit en strates successives, alternant souvenirs de Rimbaud, impressions de Joël, citations de lettres ou ellipses temporelles. Il y a là une poétique du fragment, une bande dessinée qui assume ses silences autant que ses mots. »

Entre les pas d’un écrivain fantôme et les vents d’Afrique, Joël Alessandra embarque dans une quête éparse et sensorielle : celle d’un Rimbaud vivant, fuyant, presque multiple. Une bande dessinée-miroir, parue aux éditions Daniel Maghen, où l’auteur et le poète se confondent.

Ne vous méprenez pas : Je est un autre n’est pas une biographie graphique de Rimbaud, mais bien une poursuite, la traque fascinée et obstinée d’un être devenu insaisissable. Joël Alessandra, à la fois dessinateur, narrateur et voyageur, s’embarque à la suite du poète, non pas celui des Illuminations, mais l’homme après les mots, celui des ports de la mer Rouge, des caravanes d’Abyssinie, du silence choisi.

Il ne s’agit donc pas de réanimer l’image figée du génie adolescent, mais de retracer les empreintes du poète disparu. Celui qui, à vingt ans, claque la porte de la littérature comme d’autres désertent la guerre, et qui finit par vendre du café, photographier des paysages, échanger des armes et, enfin, mourir à Marseille, amputé, délirant, rêvant encore et toujours de l’Afrique.

Le livre joue à double face. D’un côté, le récit de Rimbaud, documenté, sobre, parfois poignant, comme cette vignette douloureuse où il est transporté en civière sur douze jours de souffrances jusqu’à Zeilah, ou cette dernière lettre dictée à la veille de sa mort : « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord. » De l’autre, la voix de Joël Alessandra lui-même. Il sait que Rimbaud n’est pas là où on le cherche et que ce voyage constitue aussi une descente en soi. 

Dans une confession, l’auteur écrit : « Aujourd’hui, j’ai presque cinquante ans et je reviens ici pour une chimère ! Une drôle de quête ! Je crois bien que ce voyage est finalement un prétexte, une échappatoire, une façon de me dégager de mes problèmes de couple. De fuir, en somme. Et si fuir était une bonne chose ? Fuir, n’est-ce pas un réflexe de survie ? » On comprend alors que le récit s’apparente à une double quête, une tentative de retrouver un sens. Rimbaud devient métaphore du départ, figure de l’arrachement, frère d’errance.

Centrale, l’Afrique apparaît en tant qu’espace vivant, complexe, à mille lieues de l’exotisme trop lisse. Djibouti, Aden, Harar, Zeilah… Ces noms auraient pu être des haltes coloniales ; ils sont des lieux de formation, de fracture, à la fois pour Rimbaud et pour l’auteur-dessinateur. Graphiquement, Je est un autre est une réussite d’élégance et de retenue. L’aquarelle y domine, chaude et sablonneuse. Elle capte les lumières diffuses des villes, la grandeur des espaces sauvages, l’intimité des regards. Certaines pages sont muettes : tout y est dit dans un paysage. On a aussi, çà et là, des croquis rapides, en noir et blanc, à la manière des carnettistes.

Le récit se construit en strates successives, alternant souvenirs de Rimbaud, impressions de Joël, citations de lettres ou ellipses temporelles. Il y a là une poétique du fragment, une bande dessinée qui assume ses silences autant que ses mots. Un texte puissant d’Idris Youssouf Elmi, écrivain et poète djiboutien, clôt l’ouvrage et l’élève par son acuité. Le titre lui-même – Je est un autre – agit comme une sorte de mot de passe. Rimbaud l’a formulé à 17 ans comme une provocation métaphysique. Joël Alessandra, lui, le reprend comme un acte de foi artistique : se dessiner en suivant un autre, se perdre pour mieux se retrouver. Le lecteur devient à son tour complice de cette disparition, compagnon d’une errance douce.

Et si fuir était une bonne chose ? Cette phrase suffit à résumer la beauté du livre : il ne cherche pas à clore une histoire, mais à ouvrir un espace, celui d’un exil intérieur, d’une mémoire que l’on ne peut fixer. C’est une œuvre sur la transformation, sur le refus des attaches, sur l’impossibilité même de nommer l’essentiel.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Je est un autre, Joël Alessandra – Éditions Daniel Maghen, août 2025, 160 pages

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