
Derrière leurs allures de conteurs aux visages placides, Joel et Ethan Coen façonnent depuis plus de quatre décennies une véritable cartographie de l’âme américaine, où le grotesque, la tragédie, la poésie brute et l’ironie la plus mordante s’entrelacent. Il y a, dans leurs films, le parfum d’une kermesse culturelle où se rencontrent polar, western, satire politique, comédie burlesque et épopées oniriques. Au cœur de ce vaste champ de références hautement cinégéniques, leurs héros improbables – losers sublimes, orphelins du rêve américain, salauds magnifiques – errent dans des décors tantôt lunaires, tantôt profondément enracinés dans le terreau fertile des États-Unis. Les frères Coen bâtissent ensemble une cosmogonie cinématographique, drôle et sombre, érudite et populaire, une fresque colorée où chaque visionnage révèle une nouvelle nuance, un écho oublié, une ironie jusque-là insoupçonnée.
Pour entrer dans le cinéma des frères Coen, il faut suivre une route sinueuse, bardée de panneaux indicateurs trompeurs et de culs-de-sac surprenants. Ce sont des cinéastes qui apprécient peu les lignes droites, leur préférant les méandres du destin, les dérapages involontaires et les raccourcis poétiques. Ils plantent leurs histoires dans une Amérique profondément ambivalente, un pays de promesses chimériques et de désillusions grandioses. Là où l’on s’attendrait à célébrer le self-made man, ils donnent naissance à un florilège de personnages en quête de sens, comme cet inoubliable Dude (The Big Lebowski) errant en peignoir dans un Los Angeles détaché de toute logique, ou ce pauvre Llewyn Davis, musicien folk du Greenwich Village des années 1960, qui porte sur son dos une guitare, un chat, un spleen ricanant, et peine à trouver la moindre note d’avenir.
Les décors, chez les frères Coen, respirent, inspirent, transpirent l’âme du récit. On sent les rafales de neige sur les routes perdues du Minnesota (Fargo), on craint la poussière rouge de l’Ouest absurde de Raising Arizona, on ressent l’aridité psychologique du Texas de No Country for Old Men, dont la bande-son n’est pas sans évoquer l’oppression des paysages mentaux de leurs anti-héros. Les Coen savent mobiliser la géographie comme une écriture à part entière ; chaque lieu devient le reflet tacite des errances des protagonistes. Les plaines immenses, les motels miteux, les salons éclairés au néon, les pièces aux papiers peints jaunis, chaque détail compte et participe à la caractérisation des personnages.
Ces derniers, eux-mêmes, pittoresques, improbables, voient la caricature le disputer à la profondeur humaine. On se souvient des maniaques bavards, des abrutis de génie, des philosophes de comptoir, des durs à cuire au cœur flapi, des rêveurs impénitents. Dans cette constellation de figures décalées, tout semble emprunté autant aux grands mythes – Homère rôde derrière O Brother, Where Art Thou? – qu’à la culture populaire américaine. Et à travers ce patchwork d’accents hétéroclites, les Coen enracinent leur cinéma dans l’épaisseur d’une langue. Les dialogues, souvent ciselés, mêlent le trivial au cosmique, l’humour au tragique, l’idiome local à une sorte de chant antique. C’est une polyphonie où chaque personnage déroule sa partition dissonante et pourtant indispensable, où le banal et le métaphysique se croisent dans des répliques-missiles.
Leur travail, on le sait, ne tient cependant pas qu’à la plume. Les frères Coen forment un tandem inséparable et secret, aux rôles plastiques, signant tantôt scénario, mise en scène, montage, et s’entourant de collaborateurs fidèles, à commencer par le chef opérateur Roger Deakins, qui donne à leurs visions une lumière tour à tour ouatée et tranchante. On retrouve, film après film, un cortège d’acteurs complices : Frances McDormand, John Goodman, Steve Buscemi, John Turturro, George Clooney, qui traversent leur filmographie comme les visages familiers d’une même troupe de théâtre itinérant, changeant de costume et d’époque, mais gardant intacte leur singularité.
Les Coen décortiquent les mythes américains en orfèvres. Ils embrassent avec un sourire en coin les grandes légendes du pays tout en les reconfigurant, comme si le rêve tant convoité n’était rien d’autre qu’un puzzle dont les pièces ne s’emboîtent jamais totalement. La faillite, chez eux, est souvent plus éloquente que le succès, la boucle qui ne se bouclera pas plus révélatrice qu’une fin morale. Barton Fink l’illustre à merveille : plongée dans la psyché d’un scénariste incapable d’écrire, le film danse sur un fil tendu et fragile entre cauchemar kafkaïen et parodie du système hollywoodien. Les deux frangins n’ont pas peur de jeter un regard acerbe sur l’industrie du cinéma, sur le destin des faiseurs d’images, tout en déployant un style si reconnaissable, si particulier, qu’il constitue aujourd’hui rien de moins qu’une signature.
Regarder un film des frères Coen, c’est se perdre dans un dédale de références – au film noir, comme dans Blood Simple ou The Barber, au western, comme dans True Grit, à la satire politique ou religieuse, comme dans Ave, César ! – et pourtant on en ressort avec une étrange impression de cohérence. Car derrière la mosaïque stylisée se dessine une vision du monde : celle d’un terrain de jeu cruel et absurde, où le destin se moque de nous, où la grandeur côtoie l’idiotie, où chaque homme, chaque femme, n’est qu’un pion dans un ensemble incomplet et malicieux. Il y a une forme de tragédie du quotidien dans leur cinéma, une inquiétude existentielle qui sourd sous l’apparente légèreté. Mais cette tragédie est tamisée par un sens de l’humour unique, un comique froid, à la fois irrésistible et douloureux, qui pousse le spectateur à sourire quand il devrait pleurer, et inversement.
Et c’est ainsi que la filmographie des frères Coen se présente, telle une longue promenade dans l’inconnu, un regard porté sur la psyché américaine, un carnaval loufoque où rien n’est jamais tout à fait stable. Les perdants triomphent-ils ? Les vainqueurs sont-ils si envieux ? Les grands rêves ne sont-ils qu’une vaste blague ? Au milieu des champs de maïs, des autoroutes désertes, des salles de concert boudées, des bureaux feutrés ou des pelouses verdoyantes, les Coen peignent une fresque complexe, ambiguë et profonde, qui, mieux que n’importe quel discours, cerne les contours fuyants d’une nation qui se cherche.
La magie, souvent, opère. Il suffit, pour s’en convaincre, de replonger dans n’importe lequel de leurs films, de se laisser happer par les dialogues, les images, la musique – souvent choisie avec un soin maniaque – et de se laisser porter par ce mouvement d’étoiles filantes. Un mouvement qui n’aboutit nulle part, mais qui éclaire fugitivement les chemins de traverse qui mènent au cœur du cinéma, au cœur de l’Amérique, au cœur de l’humain.
Jonathan Fanara

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