
Roman graphique publié par La Boîte à bulles en coédition avec Arte, Dans l’indifférence générale est un cri d’alerte vertigineux et nécessaire. Une œuvre qui ne cherche pas à convaincre mais à faire voir – et surtout à faire sentir – ce que l’on ne veut plus regarder en face : l’effondrement climatique en cours, son absurdité, sa violence et notre insondable apathie.
Roberto Grossi manie l’image comme un scalpel : il juxtapose des dessins qui ne devraient pas cohabiter – la promotion du jeûne intermittent et un colis alimentaire humanitaire, des astronautes prenant fièrement la pose et des réfugiés blottis dans une cave exiguë. Le malaise est immédiat, fécond ; la sidération, critique. L’auteur italien convoque l’Histoire, les données scientifiques les plus récentes, des fragments de mémoire personnelle, des observations géopolitiques glaçantes et des visions d’avenir sépulcrales (ou peut-être simplement réalistes).
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un futur qui s’écrit en pointillé. L’humanité se trouve face à un phénomène qu’elle a provoqué mais qu’elle ne veut pas assumer. L’effet albédo, la circulation thermohaline, l’érosion de la biodiversité, l’érémocène, l’effondrement des populations d’insectes – que Roberto Grossi illustre en évoquant ces pare-brise de voitures naguère constellés de cadavres ailés, aujourd’hui désespérément propres. La solastalgie, ce mal du pays que l’on ressent sans même avoir bougé, simplement parce que le monde qui nous entoure meurt sous nos yeux. Tous ces termes, souvent confinés aux revues scientifiques ou aux débats spécialisés, trouvent ici une incarnation visuelle, pertinente et douée de sensibilité.
L’auteur documente, explique, contextualise, mais surtout : il met en scène. Il dramatise sans outrance, avec une rigueur documentaire qui n’empêche jamais la puissance émotionnelle. Son style graphique – sobre, tendu, presque chirurgical – soutient un propos qui aurait pu sombrer dans la grandiloquence mais reste constamment tenu, dense et maîtrisé.
Roberto Grossi révèle avec une précision clinique l’ampleur de l’injustice climatique. Les chiffres sont là : 96 % de la biomasse des mammifères est constituée par les humains et leurs animaux d’élevage. D’un côté, des élites planétaires en jet privé (il choisit Lionel Messi comme figure emblématique, sans doute pour mieux pointer l’absurdité du culte des idoles) ; de l’autre, des pays entiers au bord de la submersion ou de la famine – à l’image du Pakistan. Et au centre de tout cela, le commerce international, la logique de l’externalisation, qui permet aux plus riches de continuer à consommer sans jamais voir les ravages que leur confort provoque ailleurs.
Le récit s’attarde sur les fausses croyances, celles qui nous bercent encore : « les scientifiques exagèrent », « la technologie nous sauvera », « le climat, c’est cyclique ». Et il les confronte, sans pitié ni manichéisme, à leur coût réel. Derrière l’effondrement écologique, Roberto Grossi décèle et expose une crise démocratique profonde : celle d’un système qui a renoncé à toute responsabilité collective, à toute volonté de transformation structurelle. On s’habitue à un environnement dégradé, on ne raisonne que pour les cinq minutes qui arrivent, on conserve aveuglément et égoïstement des privilèges qui mettront à mal les générations futures.
Peu de livres parviennent à condenser autant de strates – scientifiques, affectives, morales, esthétiques – sans s’éparpiller. Dans l’indifférence générale y parvient, mais ne cherche pas à donner toutes les réponses. Il préfère nous tendre un miroir. Conjuguer le global et l’intime, le savoir et le vécu, pour initier un sursaut – ou du moins, un frisson.
Résultat : on referme ce livre avec la sensation d’avoir traversé un champ de ruines, mais en étant plus lucide. On y entend, en sourdine, le murmure d’un monde en train de basculer. Et, peut-être, la possibilité – ténue, fragile, mais réelle – d’enfin cesser de détourner le regard.
J.F.

Dans l’indifférence générale, Roberto Grossi –
La Boîte à bulles/Arte Éditions, juin 2025, 208 pages

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