Torso : anatomie d’un mythe criminel

À première vue, Torso pourrait passer pour une énième bande dessinée noire, plongée dans les vapeurs de whisky et les volutes de corruption. Mais ce serait sous-estimer gravement l’intelligence de l’ouvrage signé Brian Michael Bendis et Marc Andreyko. Paru chez Delcourt, ce roman graphique constitue une méditation en clair-obscur sur la naissance d’un mythe criminel et sur la fin d’un monde. 

L’histoire de Torso s’articule autour de l’affaire du « Tueur aux torses », un serial killer insaisissable ayant sévi à Cleveland entre 1935 et 1939, en pleine Grande Dépression. L’assassin laisse derrière lui des cadavres mutilés, anonymes, sans tête ni empreinte. La ville, en pleine recomposition sociale, devient le théâtre d’une traque implacable, et sombre peu à peu dans la paranoïa. Au cœur de cette tempête policière et médiatique, une figure passée à la postérité : Eliot Ness, ancien croisé de la Prohibition devenu commissaire désabusé.

Le récit reprend un pan souvent oublié de la vie du tombeur d’Al Capone : l’échec et le doute l’assaillent alors qu’il purge la police locale et pourchasse un tueur méthodique. L’ancien « incorruptible » de Chicago se heurte ici à un mal sans visage, qu’aucun code ne permet de décrypter. Dépossédé de ses certitudes, perdu dans une ville gangrenée, où même la justice semble ne plus savoir à quel saint se vouer, Eliot Ness entre en résonance, malgré lui, avec le désenchantement américain, alors en plein essor.

Le découpage de Torso joue avec les codes du photojournalisme et du cinéma noir, alternant photos d’archives, gros plans expressionnistes et effets de surimpression. Les décors photographiés ou les compositions en diagonale amplifient le climat de paranoïa, d’un monde où plus rien n’est stable. Le lecteur est souvent désorienté – volontairement – comme les enquêteurs qui piétinent. C’est un parti pris esthétique puissant : on lit par moments Torso comme on suivrait une piste brouillée, entortillée, toujours au bord du vertige. Dans un noir et blanc du plus bel effet.

Le dossier documentaire présent en fin d’ouvrage apporte une densité bienvenue à l’ensemble. Il replace l’affaire dans son contexte socio-historique et montre à quel point le « Tueur aux torses » fut un précurseur involontaire du serial killer moderne, celui que la culture populaire allait plus tard vénérer et redouter : Zodiac, BTK, le tueur de la Green River… Un assassin de sang froid, dont on étudie minutieusement le profil, semant la mort dans les bidonvilles qui s’établissent à la marge du rêve américain. Là où les foules déshéritées vont et viennent sans que personne s’en préoccupe réellement. 

L’affaire, jamais résolue, fascine par son inachèvement même. Et c’est là que le projet de Brian Michael Bendis et Marc Andreyko prend tout son sens : en laissant au lecteur la charge du doute, il tend à questionner une vérité que trop de fictions sacrifient sur l’autel du spectaculaire. Le crime persiste parfois. Le mal ne s’attrape pas toujours. La peur, elle, demeure. Elle s’épanouit dans une ville incubatrice d’illusions, mise à mal par une police corrompue et un vent capitalistique qui a (mal) tourné quelques années plus tôt.

Avec Torso, Brian Michael Bendis et Marc Andreyko échafaudent une œuvre brutale et mélancolique, monstrative, à la croisée du roman noir et de l’essai sociologique. L’enquête importe finalement moins que ce qu’elle révèle : une société américaine fissurée, des institutions impuissantes et un héros dont la gloire passée se heurte à l’implacable anonymat d’un mal moderne, diffus, indiscernable. Un chef-d’œuvre glaçant. Et nécessaire.

Fiche produit Amazon

J.F.


Torso, Brian Michael Bendis et Marc Andreyko – Delcourt, mai 2025, 288 pages


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