Post-vérité : une crise épistémologique aiguë

Entre perte de confiance institutionnelle et éclatement médiatique du consensus scientifique, l’ère de la post-vérité s’édifie sur un terreau aussi fertile que complexe, favorisant la propagation massive de la désinformation. Donald Trump, le Brexit ou encore la pandémie de Covid-19 ont, chacun à leur manière, fait la démonstration de cette vulnérabilité ascendante, où la frontière entre faits et croyances est devenue poreuse.

La désinformation n’est pas un phénomène marginal ou nouveau. Mais il s’inscrit désormais dans le quotidien des sociétés contemporaines, où d’aucuns expriment leur défiance vis-à-vis des institutions établies, de la presse traditionnelle ou de la recherche scientifique. L’ouvrage collectif Post-vérité : la crédibilité du discours scientifique à l’heure des « faits alternatifs », paru aux PUR, réunit des spécialistes issus de différentes disciplines pour interroger cette remise en cause, parfois indexée aux réalités intestines de la communauté académique. 

L’expression « post-vérité » a été popularisée à l’occasion des campagnes électorales de Donald Trump aux États-Unis ou du Brexit au Royaume-Uni. Un peu fourre-tout, elle décrit une époque où l’opinion publique se voit davantage façonnée par les émotions et les croyances personnelles que par des faits vérifiés ou scientifiquement admis. Un contexte de suspicion généralisée, souvent plus pavlovienne que réellement critique, qui favorise une plongée dans ce que l’on appelle communément le rabbit hole numérique, un espace circonscrit, sans ouverture pluraliste, où les individus se confortent dans leurs propres biais cognitifs via des processus de validation et de confirmation désormais bien documentés.

Sans surprise, la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 est amplement évoquée dans l’essai. Elle a amplifié ces mécanismes de défiance et révélé, avec une acuité inédite, la profondeur du doute envers les institutions politiques et scientifiques. Le cas du Professeur Didier Raoult en France constitue à ce titre un exemple emblématique de la polarisation extrême autour de l’information médicale. Son discours, populaire et péremptoire, via des canaux dédiés, est initialement basé sur une intuition thérapeutique concernant l’hydroxychloroquine. Il a cependant rapidement dérapé vers des commentaires à l’emporte-pièce et, dépassant sa simple personne, un phénomène d’ultracrépidarianisme parfaitement décrit par les auteurs.

Combien de personnes non-spécialistes se sont en effet permis d’émettre des jugements définitifs sur des sujets dépassant largement leur domaine de compétence ? En quelques semaines, sur les plateaux télévisés, face à des journalistes peu préparés à ces enjeux complexes, de nombreux intervenants se sont improvisés infectiologues, virologues, médecins. Les décisions politiques, les travaux du Conseil scientifique, dans un même élan, ont été remis en cause. Un climat nourri par d’autres crises sanitaires telles que celle du Mediator, énième scandale médicamenteux, qui avait déjà fortement érodé la confiance envers les autorités de santé publique.

Les auteurs ne se trompent pas en affirmant que cette méfiance généralisée provient en partie d’une rupture profonde de la confiance dans la politique elle-même. Quand les institutions tentent d’intervenir pour restaurer une vérité officielle – ou promouvoir une labellisation des informations jugées fiables –, leur action se révèle souvent contre-productive. Ce paradoxe a été particulièrement visible pendant la pandémie : plus les autorités tentaient d’imposer une parole scientifique officielle, plus certaines franges de la population voyaient leur méfiance se renforcer envers ce discours savant et autorisé, l’interprétant volontiers comme une forme de coercition déguisée.

Ces dynamiques ne viennent pas de nulle part. Elles trouvent un éclairage historique et philosophique important dans les travaux de la French Theory, et notamment chez Michel Foucault. Celui-ci a théorisé comment la science, pourtant parée de neutralité, pouvait servir d’outil politique pour exercer des formes subtiles ou explicites de répression. Son analyse des dispositifs disciplinaires dans les asiles psychiatriques démontre par exemple comment les faits scientifiques et médicaux peuvent être mobilisés politiquement pour justifier l’exclusion et le contrôle social. Post-vérité va même plus loin, en sondant le temps d’un chapitre les schismes académiques dans le cadre des postcolonial studies

Du platisme à l’interprétation du droit, de la propagande russe vis-à-vis du conflit ukrainien à la révision historiographique en cours en Pologne au sujet de la Seconde guerre mondiale, la vérité apparaît aujourd’hui comme une matière malléable, ductile, sujette aux lectures contradictoires. Le monolithe factuel est ébréché : la science est détournée pour donner du crédit à la théorie de la Terre plate, la Russie falsifie les faits et exploite le deepfake pour justifier une invasion et décourager l’ennemi, les autorités polonaises organisent une politique mémorielle qui absout les erreurs du passé et sanctuarise des gestes de bravoure largement fantasmés. 

Post-vérité : la crédibilité du discours scientifique à l’heure des « faits alternatifs » prend appui sur tous ces épisodes. Il démontre que la crise actuelle de la post-vérité n’est pas qu’un problème d’accès à une information fiable. Elle reflète un mal plus profond, épistémologique et politique, où la frontière entre vérité, pouvoir et manipulation se brouille continuellement. Comprendre ce phénomène nécessite donc d’articuler une réflexion sur la construction sociale du savoir, la nature du débat public et le rôle des institutions dans la légitimation des connaissances. À défaut d’une telle prise en compte, les sociétés contemporaines risquent de demeurer prisonnières d’illusions et de divisions, alimentant sans fin la spirale délétère de la désinformation.

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J.F.


Post-vérité : la crédibilité du discours scientifique à l’heure des « faits alternatifs »,

ouvrage collectif – PUR, juin 2025, 240 pages  


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