La Sémantique, c’est élastique : la langue en liberté surveillée

Auteur du second tome de La Sémantique, c’est élastique, paru aux éditions Delcourt, James révèle les tensions, les contorsions, les faux plis et les secrets de couture de la langue française. Ce petit essai graphique de 112 pages, qui pourrait passer pour un manuel impertinent de linguistique, tend un miroir à nos habitudes langagières, parfois paresseuses, souvent révélatrices, toujours significatives.

James s’attaque au sacro-saint mythe de la langue « pure », cette chimère défendue à coups de dictées et de cours de grammaire un peu trop dogmatiques. Il rappelle ce que tout linguiste sait, mais que tant d’amoureux du bon usage refusent d’entendre : la langue n’est pas un monument figé, c’est une rivière qui s’écoule et se jette dans un grand fleuve en mouvement permanent. Une matière vivante, ductile, un organisme collectif toujours en mutation.

Prenez aller, par exemple. Rien de plus quotidien, de plus banal. Et pourtant, ce verbe est un casse-tête étymologique, une hydre verbale dont les racines plongent dans trois verbes latins distincts : ire, vadere, ambulare. De là son irréductibilité, sa forme aberrante, presque poétique. On ne dit pas « j’alle », et c’est peut-être tant mieux : l’incohérence est ici le signe d’un usage vivant, résistant aux normes. Le langage procède aussi par ses tics, ces petites scories du discours que l’on croit récentes mais que l’on traîne depuis Corneille ou Molière. Entre les du coup, les voilà, les en mode, les ô ou encore les genre, on pourrait dessiner une cartographie complète des usages d’hier et d’aujourd’hui.

La sémantique, c’est élastique. Preuve en est : ces mots-béquilles, sortes de soupirs dans la parole. Ils disent notre hésitation, notre besoin d’appartenir, notre façon de nous situer dans le flot de la conversation. Doit-on les bannir ? Ce serait comme supprimer les virgules dans une phrase trop longue : une fausse rigueur, un appauvrissement. Autre thème saillant de cet ouvrage à cheval entre l’humour et la pédagogie dessinée : le néologisme, ce vilain petit canard… qui finit souvent en cygne. James en fait l’éloge à demi-mot, rappelant que chaque époque a vu naître ses mots nouveaux, souvent moqués avant d’être digérés par la langue. Il passe ensuite aux abréviations. Les SMS, avec leur brièveté imposée (160 caractères !), ont poursuivi le travail commencé bien plus tôt par les télégrammes : un art de la condensation, où l’on sacrifie volontiers la forme pour l’urgence – et l’économie – du sens.

L’auteur n’évite pas les terrains glissants. Il observe avec acuité comment nombre d’injures françaises sont marquées au fer du féminin : con, pute, salope. Au-delà de l’indignation, il souligne les cas où le retournement du stigmate opère : ces mots, parfois, sont réinvestis, retournés contre ceux qui les brandissent. Une subversion sémantique que seule une langue vivante permet.

La Sémantique, c’est élastique constitue aussi un livre de curiosités : pourquoi chou prend-il un x au pluriel ? Par erreur d’interprétation. D’où vient l’esperluette ? D’une ligature d’et, bien sûr. Quant à la dichotomie entre second et deuxième, elle n’est pas si nette qu’on pourrait le croire… Même les mots politiques y passent. James s’amuse à décortiquer le jargon des partis, qui masquent parfois l’absence de fond derrière des termes creux, notamment empruntés à l’informatique – le fameux logiciel. Une manière de se cacher sous un vernis technique.

La Sémantique, c’est élastique s’apparente à une promenade graphique érudite, et parfois quelque peu moqueuse, dans les recoins du langage. James y manie la curiosité comme une lampe torche, éclairant les angles morts de nos habitudes lexicales et montrant que les mots, plus que des outils, sont des lieux de pouvoir, de mémoire, d’us et de jeu. Derrière eux : des glissements de sens, des appropriations progressives, des frictions sociales (parfois). À comprendre que parler n’est jamais neutre, et que chaque mot est un choix – politique, intime, esthétique.

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J.F.


La Sémantique, c’est élastique (T.02), James – Delcourt, mai 2025, 112 pages


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