Mecs in progress : déconstruire sans se renier

Le féminisme est une chance. Une possibilité d’élargir le champ des émotions, d’alléger le poids du masque viril, de réparer les liens avec les autres – et avec soi-même. C’est précisément le propos de Mecs in progress, l’album de Lauraine Meyer récemment publié aux éditions Steinkis.

Ils s’appellent Jim, Dédé et Selma. Lui, il a grandi avec la peur de pleurer, l’obligation de « tenir la barre » et l’habitude de ne jamais trop réfléchir à ce que cela faisait aux autres. L’autre est son pote, un peu beauf mais pas foncièrement méchant. Elle, c’est l’amie lucide, franche, parfois piquante, qui les pousse à sortir de leur zone de confort.

À travers eux, Mecs in progress déroule une fresque qui glisse de l’intime vers le sociologique, portant sur les masculinités contemporaines. Oui, au pluriel. Car comme le rappelle la sociologue australienne Raewyn Connell, il n’existe pas une masculinité mais une hiérarchie de formes masculines : hégémonique (l’homme blanc, fort, riche, hétéro…), complice (qui en tire bénéfice sans dominer), marginalisée (pauvre, racisée, handicapée) ou subordonnée (trans, gay, non binaire).

Ce que propose cet ouvrage graphique, c’est un décryptage limpide, accessible mais jamais simpliste, de tout un système : le patriarcat. Ce dernier est ici défini comme un ordre social qui structure les rapports de pouvoir entre les genres. Il pèse sur les femmes, bien sûr, mais il enferme aussi les hommes dans un modèle de performance, de domination, de silence.

On y apprend ainsi que 96 % des personnes incarcérées sont des hommes, comme 85 % des auteurs de violences physiques. Que les hommes ne pleurent pas parce qu’ils ont appris que montrer ses failles, c’est se condamner. Que leur colère est tolérée, valorisée même – à l’inverse de celle des femmes, qui passent volontiers pour des hystériques quand elles osent l’exprimer. Et puis il y a ce conditionnement constant : ne pas être « une fillette » ou « une tapette », serrer les poings, performer la virilité. Un jeu de rôles permanent où la tendresse devient suspecte, la vulnérabilité honteuse, l’humanité… bien silencieuse.

Mais Mecs in progress ne s’arrête pas aux grands principes. Il excelle à montrer le sexisme dans ses manifestations les plus banales : une réflexion sur une jupe trop courte, une charge sexuelle toujours assumée par les femmes (se préparer, se protéger, s’inquiéter), la pilule prise dès 18 ans sans qu’on interroge les effets secondaires, les blagues sur le viol, les « salope » balancés en meute pour garder sa place dans un boys’ club.

Autre préoccupation passée à la loupe : la charge mentale, cette gestion invisible de tout : l’organisation des anniversaires, les courses, les tâches ménagères, l’école, le planning des enfants, les vêtements, les vaccins, les couches, les rendez-vous médicaux. Avec humour, l’auteure comment certains hommes évitent sciemment d’y participer, par la « technique de l’escargot » (attendre que l’autre le fasse), du « mauvais élève » (mal faire exprès) ou de « l’homme invisible » (disparaître opportunément).

Mecs in progress fait preuve d’une grande justesse et cela se manifeste notamment par sa capacité à prendre au sérieux les résistances masculines. Le réflexe du « Not all men », la peur de la « cancel culture », l’impression d’être accusé d’avance, la confusion entre féminisme et misandrie… : tout est abordé avec honnêteté, sans jamais tomber dans la caricature. L’ouvrage ne s’arrête d’ailleurs pas à la déconstruction. Il propose des pistes concrètes, un chemin à emprunter, à son rythme. Écouter, apprendre, reconnaître les privilèges sans les dramatiser, admettre les erreurs, ne plus se défiler. Se montrer imparfait mais sincère. Devenir un « mec en progrès », au lieu de faire semblant d’être un homme accompli.

Mecs in progress n’est pas un livre pour les hommes contre les femmes, ni un livre pour les femmes contre les hommes. C’est un ouvrage pour tous ceux qui veulent avancer, sortir des réflexes sexistes, repenser les liens, mieux aimer, vivre mieux. Avec force exemples, en s’intéressant tant aux inégalités socioéconomiques qu’à la vie amoureuse et sexuelle, en dénonçant la culture du viol et les rapports de domination, en même temps qu’il démystifie tout un système de conservation des privilèges, l’ouvrage semble annoncer : le féminisme ne vous menace pas, il peut vous libérer.

Une sorte de guide illustré, intelligent et salutaire pour tous les hommes qui veulent comprendre le féminisme sans se sentir exclus du débat. Précieux, surtout. Parce qu’il arrive à point nommé, dans une époque où l’on sent bien que tout vacille, mais où l’on manque encore de boussoles. Parce qu’il ose dire qu’on peut changer non pas par culpabilité, mais par désir d’être plus libre, plus juste, plus humain.

Fiche produit Amazon

J.F.


Mecs in progress, Lauraine Meyer – Steinkis, mai 2025, 240 pages


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