La Chambre d’à côté : la fin de vie et ses ressorts émotionnels

Pathé Films propose La Chambre d’à côté en édition DVD et blu-ray. Pedro Almodóvar y traite de l’euthanasie, en s’appuyant sur deux femmes dont le rapport à la mort diverge considérablement.

Le dernier film de Pedro Almodóvar, La Chambre d’à côté, a ceci de particulier qu’il fait de la mort non un événement soudain et tragique, mais une émotion continue, une présence spectrale qui s’insinue dans chaque instant de vie de ses deux héroïnes. Force sourde à laquelle s’indexent les interactions d’Ingrid et Martha, elle forme la sève d’un long métrage sensible, explorant toutes les nuances émotionnelles de l’euthanasie.

Surprenant de par sa délocalisation linguistique, le film doit beaucoup à l’interprétation magistrale de Tilda Swinton et Julianne Moore. L’une, ancienne journaliste, mourante, est affectée par un cancer de l’utérus incurable ; l’autre, romancière, accompagnante, est projetée dans une confrontation face à la mort d’autant plus douloureuse qu’elle la terrorise depuis toujours. Les deux comédiennes, habitées par leur rôle, servent à merveille le propos du cinéaste espagnol sur le départ volontaire et l’acceptation contrainte.

Observateur éprouvé du sentiment humain, Pedro Almodóvar met en scène les résonances émotionnelles liées à la fin de vie. Cette dernière agit moins par éclats dramatiques que par infiltrations délicates et discrètes. Martha aspire à partir dignement. Elle craint de « finir par devenir une junkie » et regrette d’avoir « cédé à des faux espoirs » (une thérapie expérimentale). Ingrid doit conjurer sa peur de la finitude pour l’épauler dans ses derniers instants de vie. Cette pudeur dans les effets est néanmoins mise à mal par une musique parfois envahissante.

La Chambre d’à côté ne tait pas le rapport ambigu des vivants avec les mourants : entre compassion et vampirisme affectif, la relation entre Martha et Ingrid se leste d’une complexité rarement atteinte dans les récits sur l’euthanasie. Pedro Almodóvar montre la détresse de la romancière devant une porte fermée censée être synonyme de mort ; il sonde le désarroi de l’ancienne correspondante de guerre et y oppose le déni relatif de son amie et accompagnante, qui repousse plusieurs fois la perspective de la mort. Sur le sujet, la communication est en effet difficile, accidentée. 

Pour apporter chair et relief à ses personnages, Pedro Almodóvar use de flashbacks et de souvenirs remémorés : ici une séquence au Moyen-Orient, là l’évocation d’un amant partagé, ailleurs un incendie dont on peine à mesurer la pertinence. La plupart des incursions du cinéaste hors de son thème central affaiblissent paradoxalement le long métrage. L’intention est certes louable, mais ces nodules narratifs procèdent souvent tels des pièces rapportées. Il en va de même pour les critiques politiques et écologiques exprimées par Damian (John Turturro) : le propos est secondaire, artificiel et hautement dispensable. Il tend à diluer l’intensité intime du drame dans un commentaire social bancal. 

Plus intéressante est la position de Martha, cherchant à fuir « une agonie avilissante » et exprimant ses états d’âme devant l’euthanasie, alors qu’elle cherche une pilule achetée sur le dark web : « J’ai l’impression d’être une criminelle. » C’est là, dans un dernier élan d’humanité et de dignité, que se concentre l’essentiel de La Chambre d’à côté. L’amitié proche de la sororité, en butte à la maladie, s’énonçant dans le même mouvement qu’une mort devenue complice et inéluctable. 

Suffisamment juste pour gommer son manque d’originalité, La Chambre d’à côté fait le récit d’une lente dépossession : la vie, l’amitié disparaissent selon les modalités convenues par les deux protagonistes. En dépit de ses imperfections narratives, le film parvient à saisir une vérité, celle de deux amies réunies pour une dernière danse. Tantôt c’est doux, tantôt c’est amer, mais l’humain y retrouve sa juste place.

Suppléments

Parmi les documents présents en bonus de l’édition DVD, on retrouve notamment des entretiens avec Julianne Moore et Pedro Almodóvar. La comédienne américaine explique avoir été approchée par courriel pour le rôle et exprime son admiration pour le cinéaste espagnol. Elle énonce la manière dont le personnel, l’intime se fait politique dès lors que l’on touche au corps et à la vie, comme c’est le cas avec l’euthanasie. Il est aussi question de l’investissement par les acteurs d’un espace filmique tout droit sorti de l’imagination de quelqu’un d’autre.

De son côté, Pedro Almodóvar évoque les personnages et les choix d’acteurs. Son appréhension des protagonistes féminins apparaît très intéressante : elles sont selon lui plus amusantes et spontanées que les hommes, qui eux amènent souvent le côté sombre de son œuvre. Le tournage avec des comédiennes anglophones, sur lequel il revient brièvement, s’est déroulé sans problème majeur de communication. 

Fiche produit Amazon

J.F.


Durée : 102 minutes 

Son : Français, Anglais ; 5.1 & 2.0 Dolby Audio 

Sous-titres : Français ; Sourds et malentendants ; Audiovision

Nombre de disques : 1

Bonus : Masterclass de Pedro Almodóvar, Tilda Swinton et Julianne Moore, Entretien avec Pedro Almodóvar, Entretien avec Julianne Moore, Les coulisses du tournage

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