Le Premier Amour : quand naît l’humanité

Et si aimer était un acte de rébellion ? Dans Le Premier Amour (éditions Bamboo), Éric Stoffel et Jack Manini adaptent avec brio un scénario inédit de Marcel Pagnol. Avec un récit fixé aux origines de l’humanité, ils signent une fable à la fois intemporelle et profondément humaine, où l’amour se fait le ferment d’une révolution intime et sociale.

Le Premier Amour est une curiosité. Un récit préhistorique signé Marcel Pagnol, figure tutélaire de la Provence littéraire et du cinéma d’entre-deux-guerres. L’œuvre se sert des premiers temps pour interroger avec acuité les origines de ce qui fonde notre humanité. Elle met en scène deux jeunes gens issus d’une tribu ancestrale, épris l’un de l’autre, et dont les sentiments réciproques se manifestent lors de la fête du printemps. Mais il ne s’agit pas d’une énième variation sur le thème des premiers sentiments ; ici, la nature du lien amoureux est conditionnée à son inscription dans une société puissamment régie par le collectif. L’amour exclusif y tient en effet lieu de tabou : les partenaires doivent être partagés, les unions ne peuvent être durables. C’est que, dans ce monde primitif, la survie du groupe dépend d’un effacement des désirs individuels.

À ce titre, dans l’album, l’amour ne surgit aucunement comme une évidence douce, mais plutôt comme une fracture. En s’aimant, les deux protagonistes transgressent l’une des règles fondatrices de leur société. Ils choisissent la fidélité, l’unicité, l’engagement, autant de concepts qui n’ont pas encore été pensés, encore moins autorisés et appliqués. Il s’ensuit leur bannissement du groupe, une punition logique, puisque leur comportement est suspecté de mettre en danger la tribu. Ainsi, en désirant autrement, ils deviennent autres.

Ce basculement d’une vie tribale à une existence de couple, d’un monde régi par la nécessité à une ouverture vers la liberté individuelle, constitue le véritable cœur du Premier Amour. L’épreuve de l’exil, la confrontation avec la nature sauvage, l’apprentissage du feu : autant de métaphores évidentes d’une humanisation progressive. Le feu, notamment, supporte une lecture symbolique fondamentale : ce n’est pas seulement un outil de survie permettant de combattre le froid, c’est aussi la représentation achevée de la conscience, de la maîtrise de soi, de la transmission. De la croissance de l’humanité.

Graphiquement, Jack Manini saisit ce point de bascule avec une grande justesse. Les visages, habités, traduisent à la fois l’animalité résiduelle et la naissance d’une authentique intériorité. Il portraiture parfaitement un monde en gestation, dans lequel l’intime, le doute, la peur, le désir adviennent. Plus généralement, les auteurs ne cherchent pas à plaquer une grille de lecture moderne sur ce passé lointain. Ils laissent au contraire le lecteur cheminer, observer, s’interroger. Ce dernier comprend que l’humanité ne s’est pas constituée d’un seul bloc, mais dans la friction, plus ou moins soudaine et contrôlée, entre esprit de corps et choix individuels, entre lois et transgressions.

En cela, Le Premier Amour se porte au-delà de l’émancipation amoureuse. Il opère telle une parabole sur la naissance du sujet, sur l’avènement du « je » dans un monde balbutiant uniquement composé de « nous ». Et si aimer, c’était oser devenir autre ? Et si, au fond, toute aventure humaine commençait par cette rupture – douce, terrible et/ou nécessaire – qu’est le premier amour ?

Fiche produit Amazon

J.F.


Le Premier Amour, Éric Stoffel et Jack Manini –

Bamboo/Grand Angle, avril 2025, 72 pages


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