
Dans Tumpie, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente racontent l’enfance douloureuse de Joséphine Baker. Dans une Amérique divisée, elle est irrémédiablement confrontée aux violences du racisme et aux épreuves de la vie.
Quand on découvre les premières planches de Tumpie, on réalise à quel point la lumière était, pour la future Joséphine Baker, lointaine, presque inaccessible. L’Amérique du début du XXe siècle a si peu à lui offrir, si ce n’est un théâtre d’injustices, d’inégalités et de souffrances. Pieds nus, vite avisés de leur condition, les enfants comme Tumpie sont les témoins d’une violence aussi crue que quotidienne.
Le récit commence ainsi sur une note âpre. Freda Joséphine McDonald vit d’expédients : son beau-père est désœuvré et sa mère, artiste de rue, gagne à peine de quoi la nourrir. Elle ne s’épanouit vraiment qu’en prenant l’air accompagnée de ses animaux à quatre pattes. Mais même là, au cœur d’activités insouciantes, la réalité se rappelle brutalement à elle : son chien est abattu par des racistes qui auraient probablement préféré se défouler sur un Noir ; elle assiste ensuite à la mise à mort et l’immolation d’un Afro-américain… La ségrégation règne encore, de la pire des manières, sur cette partie des États-Unis.
Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente représentent alors une enfant en rupture avec son environnement : elle apparaît d’autant plus joviale et optimiste, d’un amour spontané et débordant, que son milieu demeure tranchant et corrompu. Car au-delà de la pauvreté, c’est la violence qui va la toucher, dans son intimité propre : elle subit une agression sexuelle dans une famille blanche, puis est poussée à la prostitution par sa mère, tour à tour protectrice et négligente, et globalement plus toxique qu’aimante.
Pour les auteurs, il ne s’agit pas tant d’exhiber la douleur que de la comprendre. Cette enfance affligée a façonné la future Joséphine Baker. C’est là, dans cette approche délicate et humanisante, que le roman graphique trouve toute sa pertinence : il nous raconte un parcours de vie fait de souffrances et de petites victoires, un chemin de révolte discrète contre l’injustice, où la danse devient non seulement une forme d’évasion, mais aussi un cri de résistance. Dans un monde qui lui est défavorable, Tumpie ose encore croire en son talent, en ses chances de réussite.
Dans un premier temps, le spectacle ne s’est pas déroulé sur scène, mais dans l’intime, dans les luttes quotidiennes de cette enfant. Son mariage à 13 ans (puis une seconde fois à 15 ans), ses efforts pour intégrer une troupe, ses premières auditions : chaque étape découle de choix de vie, souvent forcés, mais également de moments de légèreté, de rébellion et de détermination. C’est un peu comme si la quête de liberté de Tumpie se trouvait paradoxalement nourrie par l’oppression subie.
Mais il ne faut pas s’y tromper : Tumpie ne cherche aucunement à idéaliser Joséphine Baker. Nous découvrons l’icône avant qu’elle ne soit icône, quand la scène parisienne, où elle enflammera les foules, n’est encore qu’un horizon lointain. Ce qui importe ici, ce sont les premières luttes d’une femme à la fois vulnérable et incroyablement tenace, rêveuse et frivole, et c’est cela que ce roman graphique saisit avec finesse.
L’exubérance des costumes ne saurait taire l’essentiel : l’artiste américaine, adoptée par la France, est d’abord un être forgé par des épreuves invisibles, par une longue quête de sens dans un monde qui la regarde trop souvent de haut. Elle s’est affranchie d’une condition modeste et a fait valoir son talent par-delà les frontières et ce, malgré des circonstances rarement favorables. Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente le (dé)montrent avec talent.
J.F.

Tumpie, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente – Glénat, avril 2025, 128 pages

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