
L’auteur brésilien Danilo Beyruth publie Corso aux éditions Soleil. Ce récit de science-fiction mêle exploration spatiale, survie sur une planète inconnue et questionnements existentiels. Il met en scène un héros tout sauf ordinaire : un chien anthropomorphisé, pilote de la République des chiens, engagé dans une guerre intergalactique contre la Monarchie des chats…
« Je suis entraîné et j’ai de la volonté. Je vais gérer. Ils verront bien ! » Corso a manifestement quelque chose à (se) prouver. Mis au ban par sa hiérarchie, qui le considère peu, voire le méprise, il atterrit en catastrophe sur une planète inconnue. Assiégé par des forces ennemies dans un combat spatial effréné, son appareil a été abattu et précipité dans une descente infernale. « Il m’a envoyé en patrouille, moi, au milieu de nulle part, dans un vaisseau trop vieux. Moi, un pilote qualifié des chasseurs les plus rapides de la République, assis dans le cockpit d’un vieux truc, à regarder des astéroïdes alors que dehors c’est la guerre ! » Il n’en faut pas davantage à Danilo Beyruth pour portraiturer un individu blessé dans son orgueil, socialement dégradé et désireux de prendre sa revanche sur le destin.
Malgré son entraînement, Corso doit se rendre à l’évidence : la situation est désespérée. Il est seul, sans aucune aide, sur une planète hostile dont il ignore tout. Son matériel est inutilisable, l’eau vient à manquer, la faim le menace et des créatures de toutes sortes se dressent sur sa route – des chevaux hexapodes, des lézards cerfs-volants, un dragon-fournaise… « Trouver de l’eau, construire un abri, garantir une source de nourriture. Explorer la planète en quête d’une trace de civilisation ou de moyens de communication. Pendant ce temps, j’essaie de contacter la flotte avec mon émetteur longue portée. Si ça ne marche pas, je réunis des provisions, je retourne à mon vaisseau et je tente de le réparer. Voilà le plan. »
Ce qui débute comme une exploration périlleuse se transforme toutefois peu à peu en une série de découvertes qui remettent en question la vision que Corso a du monde. D’un côté, un crabe mille-pattes perce sa réserve d’eau ; de l’autre, une sorte de papillon extraterrestre l’accompagne pendant son voyage avant qu’une mystérieuse tribu ne l’accueille, sous prétexte qu’il a mené à bien son processus d’initiation en venant à bout du dragon-fournaise. Le chef local assène alors : « Mon travail consiste à décider, avec vous tous, de ce qui est le mieux pour la tribu. Nous sommes un peuple noble, guerrier et courageux. Il nous a rapporté la langue du dragon. Selon la tradition, il est digne d’être un de nos guerriers. Cependant, il n’est clairement pas des nôtres. Sa présence peut être dangereuse et disruptive pour notre mode de vie. Mais ne pas connaître son origine est peut-être encore plus risqué. Qu’il reste avec nous jusqu’à son réveil. Puis, s’il devient une menace, je sais que vous serez tous là pour défendre notre peuple. Si ce sauvage est vraiment un danger, je n’hésiterai pas à sévir. »
Jusque-là, Danilo Beyruth avait mis son style comic-book au service d’une narration énergique et percutante. D’un trait fin et en noir et blanc, il nous a immergés au cœur d’une planète inconnue, abritant des décors et un bestiaire foisonnants. Désormais, il va creuser plus avant la psychologie de son personnage, en confrontant Corso à la véritable nature de ceux qui l’ont recueilli : un groupe de chats. Le pilote est piégé par ses préjugés, prisonnier d’un système de pensée qui lui indique qu’il est en danger. Il confiait en effet quelques instants plus tôt, en parlant de son capitaine : « Ce qu’il ne savait pas, c’est que j’allais tomber sur un nouveau vaisseau de chats ! La Monarchie des chats, c’est nos ennemis, tu sais ? Des créatures horribles ! Au regard glaçant. J’en ai entendu des histoires sur leur mode de vie… Brrr ! Ne cherche pas à savoir ! »
(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)
Sauf que sur cette planète, les locaux ne savent même pas ce qu’est un chien. Quant à la guerre entre les espèces… Pas de rancœur, pas d’animosité, aucun passif ne peut légitimer la haine que se vouent les deux peuples, et encore moins le cycle de violence qu’ils ont amorcé. Corso comprend alors qu’il peut nouer des liens d’attachement sincères avec les chats. Que communiquer et s’entendre avec eux est possible pour peu qu’on s’extraie des idées préconçues et des réflexes de rejet primaire. « Leur vaisseau tombe ici, des centaines d’années dans le passé. L’équipage du vaisseau forme une colonie, obsédée à garder le secret du mécanisme de torsion. Plusieurs générations après, ils redeviennent primitifs, et renient leur propre technologie. Ils s’adaptent à leur nouvel habitat, deviennent une tribu de chasseurs… et là, j’arrive. À ce moment, ils ne savent déjà plus ce qu’est un chien ni la guerre. Le secret de la torsion super-transluminale est perdu dans les débris, éparpillés sur la planète… »
Parallèlement, l’introspection se poursuit : « Je me suis toujours senti comme un poisson hors de l’eau, même sur ma planète natale… Je n’ai jamais été considéré comme un chien de race, un chien d’origine noble… J’ai été élevé par un clan d’une autre race. J’ai toujours été différent des autres. Ça n’a pas été facile, tu sais ? Avoir tout le monde contre soi en permanence… Et là, je me retrouve ici à cause d’une mission idiote… » Corso semble avoir toujours cherché sa place dans une société qui l’a pris en grippe. Mais cette « mission idiote » n’est cependant pas totalement vaine : le pilote canin se frotte à la solitude, à l’inconnu, mais aussi à la construction de soi à travers l’adversité. Il se retrouve pris dans un dilemme existentiel. Peste contre ses supérieurs, contre les circonstances, et surtout contre lui-même. Et il se découvre des ressources qu’il ne soupçonnait même pas.
À la manière de nombreux prédécesseurs dans la littérature et le cinéma, Danilo Beyruth invite son héros à se confronter à des « autres » qu’il perçoit d’abord comme des adversaires, avant de les voir sous un jour nouveau. Un trait caractéristique déjà exploré dans X-Men, Dragons, La Planète des singes ou encore Avatar. Très vite, un questionnement sur la différence, la communication et l’acceptation s’installe ; il nourrit toute la seconde partie de Corso. D’ailleurs, si le côté « jeunesse » de l’œuvre pourrait constituer un frein pour certains, il ne faut pas s’y tromper : le récit est bien plus profond qu’il n’y paraît et entre en résonance avec des thématiques aussi denses qu’universelles. En cela, il s’agit d’un authentique tour de force.
J.F.

Corso, Danilo Beyruth – Soleil, mars 2025, 232 pages

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