Atlas des Palestiniens : une cartographie de la dépossession et de la fragmentation d’un peuple 

À travers ses 120 cartes et infographies, l’Atlas des Palestiniens de Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud, paru aux éditions Autrement, propose une analyse géopolitique et humaine du territoire palestinien, marqué par une histoire de dépossession, de fragmentation et de violence. Cette quatrième édition, actualisée dans un contexte de crise exacerbée depuis octobre 2023, met en lumière les tragédies sans fin des Palestiniens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs frontières historiques.

La situation des Palestiniens n’a cessé de se détériorer au fil des décennies. Avec la publication de la quatrième édition de leur Atlas des Palestiniens, Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud dressent une cartographie dense et éclairante d’un peuple en lutte contre une dépossession et une fragmentation territoriale sans cesse renouvelées. Ce travail, qui regroupe quelque 120 cartes et infographies, intervient dans un contexte de violence ravivée depuis octobre 2023, mettant en lumière les tragédies humaines et politiques que subissent les Palestiniens, à Gaza, en Cisjordanie et dans des camps de réfugiés où la précarité le dispute à la promiscuité.

Ce qui ressort de l’ouvrage est un double sentiment de dépossession et de fragmentation. Le premier se reflète dans l’extension continue du contrôle israélien sur des territoires palestiniens, au détriment des droits et de l’autodétermination des populations arabes. La réduction progressive de leurs espaces vitaux témoigne d’un processus de colonisation qui s’est intensifié au fil du temps, atteignant aujourd’hui une échelle proprement vertigineuse.

Si en 1880, la Palestine est peuplée par 400 000 musulmans, 40 000 chrétiens et 15 000 juifs, avec Theodor Herzl et son projet sioniste, l’immigration juive se met rapidement en place jusqu’à atteindre, dès 1908, 80 000 juifs présents en Palestine ottomane, soit 10 % de la population totale. Sous mandat britannique et notamment avec le Yishouv, une intifada paysanne, grande rébellion arabe, a lieu entre 1936 et 1939. Elle est motivée par la vente progressive des terres agricoles aux juifs et justifie le vœu britannique de contrôler l’immigration. Les kibboutz avaient en effet préalablement permis une appropriation planifiée des terres, par un système de rachat assurant une territorialisation durable.

Le second sentiment, celui de la fragmentation, trouve son expression dans la dispersion géographique et sociale des Palestiniens. Les nombreux camps de réfugiés à l’extérieur des frontières d’Israël, et la division du territoire palestinien en enclaves, rendent la vie quotidienne de millions de personnes extrêmement difficile. En 1948, la naissance d’Israël et la Nakba qui en découla, marquèrent un tournant décisif : 750 000 Palestiniens furent expulsés et leurs villages détruits. Les multiples vagues de départs forcés et la montée des colonies israéliennes n’ont fait que renforcer cette fragmentation, avec des milliers de réfugiés vivant dans des conditions précaires dans des camps au Liban, en Syrie ou en Jordanie. Les Arabes de Cisjordanie, dispersés sur un espace hautement morcelé, sont aujourd’hui pris en tenaille entre la ligne verte et le mur construit en 2002 par le Premier ministre Ariel Sharon. Leurs déplacements sont difficiles, chronophages et souvent humiliants. 

L’expansion des colonies, quant à elle, demeure l’un des aspects les plus inquiétants de la situation. Les chiffres, révélateurs, montrent l’ampleur de la colonisation : en 1983, Jérusalem-Est comptait 76 000 colons israéliens. En 2023, ce nombre est passé à plus de 300 000. Sur l’ensemble des territoires palestiniens occupés, les colons ont augmenté de 10 000 en 1972 à près de 700 000 aujourd’hui. Ce phénomène, soutenu par les politiques israéliennes successives, est l’une des causes majeures de la fragmentation du territoire palestinien.

Les auteurs mettent également en lumière les discriminations et les inégalités subies par les Arabes israéliens, qui représentent environ 21% de la population d’Israël en 2024. Si juridiquement citoyens israéliens, leur réalité sociale et économique est marquée par des inégalités criantes. Le chômage y est plus élevé, la pauvreté est plus importante et l’accès à certains services publics leur est restreint. Ces inégalités structurelles constituent un autre facteur de marginalisation pour les Palestiniens, qu’ils soient sous contrôle israélien ou réfugiés à l’extérieur. Une réalité à laquelle s’ajoutent notamment les détournements de ressources stratégiques, sur lesquelles l’ouvrage revient également.

Autre exemple édifiant : celui de Gaza, petit territoire où vivent les réfugiés de 1948. Autrefois lieu de déshérence, la bande de Gaza s’apparente désormais à un véritable enfer à ciel ouvert, un espace devenu de plus en plus invivable sous l’effet du blocus, des conflits incessants et des attaques israéliennes répétées.

Les auteurs n’ignorent pas les conditions de cette violence perpétuelle, notamment la complicité de la communauté internationale, en particulier des États-Unis. Le soutien indéfectible de Washington à Israël, symbolisé par le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem sous l’administration Trump, continue de peser sur les perspectives de paix. Le lobbying particulièrement efficace des organisations pro-israéliennes intervient à cet égard de différentes manières : à travers le financement des campagnes électorales, la diabolisation des candidats jugés déloyaux envers Tel-Aviv ou la création de think tanks dédiés à la cause sioniste. L’Europe, quant à elle, se trouve coincée entre des atermoiements politiques, des contradictions internes et une impuissance face à la politique israélienne. Au niveau international, la question palestinienne reste marquée par des divergences et des échecs diplomatiques répétés, notamment à travers les accords d’Oslo, qui n’ont pas permis d’instaurer une paix durable.

Dans cette situation de crise prolongée, les mouvements politiques palestiniens, tels que le Hamas, connaissent une radicalisation croissante, tandis que l’Autorité palestinienne, passablement discréditée, peine à se maintenir face à un climat de division interne et d’oppression externe, y compris financière. L’économie palestinienne, déjà fragilisée, a atteint des niveaux de pauvreté alarmants, notamment à Gaza où le chômage des jeunes frôlait les 60% avant même que la guerre ne ravage les lieux. La dégradation des conditions de vie ne fait qu’accentuer la polarisation et la violence sur le terrain. La composition de la Knesset, de plus en plus conservatrice et agressive sur la question palestinienne, accentue les dissensions et éloigne les perspectives d’une paix négociée.

Cet atlas est aussi l’occasion de rappeler les grands principes du droit international, qui stipule que les territoires palestiniens sont occupés et que le droit international humanitaire devrait s’y appliquer. Cependant, la réalité est bien différente : les autorités israéliennes n’hésitent pas à transgresser ces règles, tandis que la Cour suprême d’Israël s’avère peu encline à remettre en cause les politiques étatiques. Elle accompagne les décisions gouvernementales plutôt que d’en examiner la légalité. Ce manque de respect pour les textes internationaux alimente la colère et la frustration des populations arabes.

Cet Atlas des Palestiniens offre ainsi un aperçu précieux et détaillé d’une situation complexe, marquée par des siècles d’histoire, des enjeux géopolitiques permanents et des vies humaines brisées par des injustices persistantes. À travers cette nouvelle édition, Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud rappellent l’importance de comprendre la réalité palestinienne dans toute sa dimension humaine, politique et géographique, tout en soulignant l’urgence d’une résolution juste et durable du conflit.

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J.F.


Atlas des Palestiniens, Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud –

Autrement, février 2025, 96 pages

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