Un genre à soi : nouveau souffle sur le cinéma français

Les éditions Playlist Society publient Un genre à soi, de Judith Beauvallet, Axel Cadieux et Quentin Mével. Ils interrogent ceux qui façonnent au quotidien le cinéma de genre en France : réalisateurs, chefs opérateurs, producteurs, maquilleurs… L’occasion d’explorer ses évolutions récentes, mais aussi de dévoiler les défis, les stratégies de production et les visions artistiques des acteurs-clés d’une industrie en pleine effervescence.

« Partout autour de nous, les chairs mutantes, les fourrures hirsutes et les canines tranchantes étendent leur pouvoir. »

L’obtention de la Palme d’Or par Titane en 2021 représente à n’en pas douter un tournant majeur pour le cinéma de genre français. Le long métrage de Julia Ducournau a fait éclater les frontières entre cinéma d’auteur et cinéma de genre, créditant d’une légitimité inattendue le fantastique et l’horreur en France. Historiquement, l’Hexagone avait toujours été frileux à l’idée de produire et célébrer ses films issus de ce courant, lui préférant des drames sociaux ou des comédies bon enfant. Mais avec des succès comme Grave, Teddy, Vermines ou, plus récemment, The Substance, les cartes sont rebattues et une brèche s’est ouverte pour tous ceux qui désirent faire du cinéma autrement. Ces longs métrages, en sus, prouvent que le genre peut être un puissant outil pour aborder des thèmes sociaux et psychologiques, sans rien sacrifier sur le plan visuel.

« Mais comment le pays de Georges Franju, René Clair, Marcel Carné, René Clément et bien d’autres, en est arrivé à plaider coupable d’avoir si longtemps méprisé le fantastique et ce qui s’en rapproche ? Car le cinéma francophone n’a, pendant longtemps, rien eu à envier à Hollywood en matière d’histoires de fantômes. »

Rembobinons. Pendant longtemps, les films de genre ont été considérés comme un divertissement superficiel, moins légitime que les films dits d’auteur, ou sociaux. Les financeurs se montraient alors réticents à investir, et les projets soumis peinaient à obtenir les financements publics escomptés. Ce manque de soutien institutionnel a freiné l’émergence de productions ambitieuses, venant à bout des meilleures volontés. On se demandait même s’il y avait une place pour des créations plus originales dans une industrie repliée sur ses canons comiques, populaires et dramatiques. 

« Autrefois frileuse à l’idée de raconter ses propres histoires d’horreur – on se souvient de l’injonction à « soutenir le cinéma de genre français » dès qu’un rare spécimen pointait le bout de sa truffe en salles – quand elle accueillait volontiers celles venues d’ailleurs, des spectres japonais aux boogeymen californiens, la France donne enfin naissance à ses propres créatures de cinéma. Les cannibales de Julia Ducournau, le loup-garou de Ludovic et Zoran Boukherma, les araignées de Sébastien  Vaniček, l’aberration meurtrie de Coralie Fargeat, les sauterelles de Just Philippot… »

Entretemps, quelque chose a changé : des initiatives comme celles du CNC et la coopération internationale (notamment avec la Belgique) ont permis de contourner les obstacles rencontrés, favorisant la naissance de projets novateurs. L’évolution des mentalités, ainsi que l’influence de producteurs tels que Marc Missonnier (Parasomnia Productions), qui crée des films de genre à petit budget, ont permis de réorienter les attentes et de redéfinir les modalités de financement de ces films. Mais tout n’est pas réglé pour autant, comme en témoigne Ludovic Boukherma : « C’est parfois difficile de s’y retrouver : Grave a créé un appel d’air, le CNC a constitué une commission « films de genre », mais ils nous ont dit que Teddy n’était pas assez « genre ». Et à l’avance sur recettes, la commission d’aide principale du CNC, ils nous ont dit que c’était trop un film de genre [rires] ! »

La production de films de genre peu coûteux, par exemple à travers des coproductions franco-belges, a toutefois permis de financer des projets ambitieux comme Grave. La collaboration avec des producteurs étrangers, comme le distributeur américain Sony, a également été cruciale pour ouvrir de nouveaux horizons filmiques. Le travail sur le scénario, la réduction de la durée des films et l’absence de stars constituent quant à eux des choix délibérés qui permettent de maintenir les coûts bas tout en conservant la qualité artistique des projets. Marc Missonnier confesse : « Le nerf de la guerre, c’est la durée du film et, de fait, la longueur du script. Il ne doit pas dépasser 90 pages, soit à peu près 1 h 30 de film, puisqu’on a maximum 25  jours de tournage. Le budget ne permet pas plus. »

Les films de genre français résultent d’une forte collaboration entre les réalisateurs, les techniciens et les producteurs. L’importance des effets spéciaux est ici mise en lumière par Olivier Afonso et Frédéric Lainé : « Ma plus grosse inquiétude, c’est de ne pas être au service du film. Je dois m’effacer : un bon effet, c’est un effet qui ne se voit pas. On n’est pas dans la performance ou au championnat du monde de maquillage. On doit toujours servir la narration. » Les réalisateurs comme Julia Ducournau ou Thomas Cailley s’avèrent également très impliqués dans l’élaboration de ces effets, cherchant à allier esthétique et crédibilité. Avec la première, l’objectif est d’aller vers l’efficace et la sobriété. Sur Titane, l’équipe a dû créer de nombreuses prothèses, en gardant une parfaite cohérence tout au long du film, notamment avec le personnage d’Agathe Rousselle. « La continuité à maintenir dans le maquillage est absolument délirante sur ce film. Agathe change tout le temps de visage, du début à la fin. Là, tu es à fond au service du film et c’est génial, tu aides à construire le personnage avec des éléments très concrets. »

Les réalisateurs de films de genre abordent leurs œuvres sous des angles divers. Très inspirés par Carrie et plus généralement Brian De Palma, Ludovic et Zoran Boukherma, avec Teddy, ancrent leur long métrage dans le terroir français, ce qui apporte une dimension locale et plus intimiste au genre du loup-garou, avec une tension issue d’un environnement ordinaire. Leur film se distingue des productions américaines par sa lenteur, ses décors naturels et sa façon de filmer les transformations de manière suggestive plutôt que spectaculaire. La mutation est par ailleurs vue comme une métaphore de l’adolescence et du coming-of-age, avec l’arrivée des poils. Sébastien Vaniček, le réalisateur de Vermines, utilise son parcours d’autodidacte – formation au caméscope et au téléphone portable plutôt que dans les écoles de cinéma – pour injecter de l’énergie brute dans son travail, privilégiant l’expérimentation sur des techniques plus classiques. De son côté, Coralie Fargeat use du body horror dans The Substance pour aborder les thèmes de la perception du corps féminin, de la peur du vieillissement, du regard masculin et des attentes sociétales. Elle opère un schisme avec deux protagonistes aux trajectoires parallèles mais conçues en miroir inversé. Et elle leste son cinéma d’agréments cathartiques et délibérément excessifs.

Autre préoccupation notable : le cinéma de genre français porte en son sein une grande diversité, tant sur le plan des acteurs que des thématiques abordées. Cela se manifeste à travers des personnages plus nuancés et des récits plus inclusifs, qui échappent aux stéréotypes habituels. Sébastien Vaniček affirme sa volonté de concevoir un cinéma en écho à la société dans laquelle il vit. « On écrivait de manière à ne fermer la porte à rien : pas de morphologie, ni de couleur de cheveux ou de peau. Rien. Je ne voulais pas non plus que ce soit un sujet – si je mets une couleur de peau, ça devient un sujet. On m’a souvent parlé de la diversité dans Vermines, me disant que c’était génial : je ne comprends pas cette remarque, c’est juste la France que je connais, dans laquelle j’ai grandi. Je n’ai pas casté dans l’idée de faire quelque chose de diversifié. C’était juste les meilleurs pour ces personnages. »

Structuré autour d’entretiens, Un genre à soi effeuille ainsi généreusement le cinéma de genre. Et pas toujours à travers les lorgnettes attendues. La productrice Cassandre Warnauts (Grave) évoque par exemple l’importance des endroits choisis : « Le lieu de tournage a un vrai impact, car en Belgique, on a un système de financement qui est lié aux dépenses sur le territoire. Et puis, il y avait toute l’équipe technique à construire. Souvent, les réalisateurs viennent avec leurs collaborateurs réguliers. Là, c’était un premier long donc il y avait tout à imaginer, avec des techniciens belges. C’est vraiment le film dont je suis le plus fière pour ça, car on a longuement réfléchi à qui proposer à Julia, et ça l’a fait [rires] ! Il a fallu trouver des gens qui pourraient lui proposer des solutions, faire advenir ce qu’elle avait en tête malgré toutes les contraintes et les difficultés. » Ailleurs, c’est Sébastien Vaniček qui s’épanche sur la phase de réécriture avec les comédiens : « On fait beaucoup de lectures, autour d’une table, à l’italienne. S’ils ne sentent pas une réplique ou me disent qu’ils pourraient dire la même chose avec le regard, trop bien, on change. Je prends l’exemple de Sofia Lesaffre, qui interprète une policière municipale. Son personnage a vraiment changé lors des lectures, elle a pris beaucoup plus de force jusqu’à devenir la plus puissante en termes de survie pure. Elle devient héroïque. Et puis parfois, on n’est pas d’accord et on en discute. Alexandre Aja me disait que pour un film de genre, si un acteur a un problème avec une réplique ou une situation, il faut absolument l’écouter parce que quelqu’un, dans la salle, aura forcément le même problème. » 

Le cinéma de genre en France connaît aujourd’hui une transformation profonde. Les obstacles institutionnels et les stéréotypes culturels restent présents, mais les nouvelles générations de cinéastes et de producteurs contribuent à redéfinir les codes en vigueur, avec audace et créativité. La collaboration entre tous les acteurs du film, qu’ils soient producteurs, techniciens, scénaristes, comédiens, chefs opérateurs ou réalisateurs, demeure essentielle pour que le genre trouve sa juste place dans le paysage cinématographique français. Et pas seulement à la marge.

L’opuscule de Judith Beauvallet, Axel Cadieux et Quentin Mével permet de mieux appréhender ce courant et de se montrer optimiste quant à son avenir. Avec des références cinématographiques aussi nombreuses que variées, allant des classiques du genre aux œuvres plus contemporaines, et des entretiens menés avec pertinence, qui permettent aux intervenants de développer leurs idées et de partager leurs expériences de manière approfondie, Un genre à soi prend rang parmi les ouvrages indispensables de ce début d’année.

Fiche produit Amazon

J.F.


Un genre à soi, Judith Beauvallet, Axel Cadieux et Quentin Mével  –

Playlist Society, mars 2025, 160 pages

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