
Dans son cinquième roman, Aux vents déraisonnables, la romancière belge Christiana Moreau échafaude un récit vertigineux de passion et de déchirements, ancré dans le décor sauvage et sublime des Hautes Fagnes, à l’est de la Belgique. Entre les forêts, les landes et les tourbières, François et Maria, deux enfants unis par une même ivresse de liberté, nouent des liens d’amitié, puis d’amour. Jusqu’à ce que l’Histoire les sépare…
François et Maria, deux aimants contraires que la guerre, l’histoire et les sentiments scinderont. Ils grandissent au cœur de la nature fagnarde, entre les landes désertes et les forêts impénétrables. Sauvageonne, la jeune fille expérimente sans crainte les contrées les plus reculées, quand elle ne donne pas un coup de main à ses parents dans l’exploitation agricole familiale. François, plus posé mais non moins curieux, n’est pas insensible à sa beauté, ni à sa fougue.
Dès les premières pages de son nouveau roman, Christiana Moreau nous plonge dans les paysages bigarrés des Hautes Fagnes, que l’on peut presque sentir sous nos pieds, tant son écriture touche par moments au nature writing. D’une beauté absolue, ces vastes étendues portent en elles une tension persistante : elles donnent à voir de grands ensembles fascinants mais sont marquées du sceau des nombreux tourments qui s’y sont noués. Personnages à part entière, les lieux participent pleinement à la narration, en jouant un rôle symbolique et programmatique (la Croix des Fiancés, par exemple), et en renforçant l’ambivalence des sentiments et des conflits internes des personnages.
Les Hautes Fagnes, c’est également une terre marquée par une histoire tumultueuse et d’importantes ambivalences culturelles. La splendeur du territoire cache un espace de confrontation et de désillusions. On l’appréhende très bien à la lecture du roman : la question de l’identité, celle des habitants des cantons de l’est, demeure une pierre d’achoppement, une source de dissonance cognitive, entraînée par une double allégeance presque contrainte.
Située à la frontière entre la Belgique et l’Allemagne, cette région est un lieu de rencontre entre deux cultures, deux langues et deux nations. La guerre mondiale et ses soudains bouleversements politiques bousculent cet équilibre fragile, mettant les individus devant des dilemmes impossibles : l’idéologie, les racines, la survie… La famille de François est loyale à la Belgique, celle de Maria concourt volontiers au IIIe Reich. Les deux protagonistes de Christiana Moreau, à travers des trajectoires opposées, incarnent ces tensions identitaires et politiques, qui conduisent à des drames collectifs et des douleurs personnelles.
La Seconde guerre mondiale a des implications concrètes pour les deux protagonistes du roman. François veut échapper à l’enrôlement dans la Wehrmacht et fuit à Liège, où il rejoint la Résistance. Maria, elle, se retrouve incorporée dans le Service du travail du Reich et vit des événements abominables, parfois un peu détachée d’elle-même. Cette partition, de géographie et de destin, traduira bientôt l’irréversibilité des choix imposés par la guerre. Pendant que François lutte pour la liberté, Maria est réduite à un instrument biologique de l’idéologie nazie, que sa famille continue de soutenir – non sans douleurs. Un irréparable fossé s’ouvre entre eux, l’un devenant un héros de ces temps difficiles, l’autre une victime de l’hygiène raciale nazie.
Ce dernier point est capital. Il permet de mesurer à quel point Maria a été éprouvée par le régime hitlérien et comment elle en est arrivée à ériger François en une sorte d’issue rédemptrice. La jeune femme porte l’enfant d’un officier nazi ; elle accouchera au Château de Wégimont, Lebensborn de Belgique. Une pouponnière nazie où les femmes pouvaient alors enfanter en toute discrétion, pour le bien de la race aryenne. Christiana Moreau verbalise parfaitement les sentiments de Maria, qui abandonnera son enfant à son père biologique et cherchera à se reconstruire en faisant fi d’un passé pourtant indélébile.
Aux vents déraisonnables radiographie un sentiment humain porté à incandescence : la jalousie, ou l’envie. Maria apparaît dévorée par un sentiment de possessivité et d’insécurité. Elle est en proie à une jalousie dévastatrice lorsqu’elle découvre, une fois de retour au foyer familial, l’union entre François et Lucie, sa cousine liégeoise dont elle n’a jamais cessé de se méfier. Cette dernière est introduite tôt dans le roman, alors qu’elle doit faire le deuil de sa mère. Recueillie par sa tante, elle se rapproche de Maria, pourtant ambivalente à son égard, et très soucieuse de préserver son pré-carré affectif avec François. Lucie retrouvera le jeune homme à Liège, bien plus tard, alors que l’Allemagne a déjà fait main basse sur les cantons de l’est. Des sentiments amoureux germent alors…
Que dit l’affection de Maria pour François ? C’est une obsession passionnelle, quasi pathologique, sur laquelle la raison n’a aucune prise. Un état d’abandon dans lequel elle se perd et se détruit lentement. Qualifié de « poison », assimilé à un dysfonctionnement mental, en ce y compris par le principal intéressé, cet amour éperdu brise une amitié d’enfance dans des éclats mortifères. On le devine, une part de ces fêlures est imputable aux épreuves vécues par la jeune femme durant la Seconde guerre mondiale. Elle ne s’est reconstruite que partiellement, et dans l’espoir exclusif de vivre aux côtés de celui qu’elle a toujours aimé. Le retour de Lucie dans la vie de sa cousine s’accompagne d’un effondrement émotionnel, d’illusions brutalement déchues. Et longtemps, le lecteur se demandera à laquelle des deux femmes reviendra l’amour de François.
Aux vents déraisonnables rend ainsi tangibles et concrètes les conséquences de la guerre sur des vies humaines. Les petites histoires s’indexent aux grandes. L’immersion dans les Hautes Fagnes, les faits géopolitiques, tout contribue à caractériser et conditionner les protagonistes. Cela confère au roman une densité remarquable, où se croisent les thèmes de l’amour, de la guerre, de la jalousie ou encore de l’identité. Et si cette histoire est fermement ancrée dans les réalités d’un territoire aux frontières mouvantes, elle n’en demeure pas moins tout à fait universelle.
J.F.

Aux vents déraisonnables, Christiana Moreau – Empaj éditions, février 2025, 267 pages

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