
Les éditions Steinkis publient Le Chœur des sardinières, de Léah Touitou et Max Lewko. Un roman graphique historique et social, où les femmes se dressent contre la précarité et l’injustice.
Douarnenez, au cœur des années 1920. Les femmes vivent au rythme des marées et des conserveries. Même l’avenir de leurs enfants semble figé dans une sorte de fatalité implacable : « Les hommes sont marins. Les femmes sont sardinières. Leurs enfants sentent le poisson, et leur carrière est toute tracée. À douze ans, ce sera le bateau ou l’usine. » C’est dans ce coin de Bretagne que Mona, ouvrière et mère de famille, voit son monde vaciller.
Les protestations grondent dans les conserveries. Les conditions de travail sont intolérables, les cadences infernales. Les visages des ouvrières sont marqués par l’épuisement, et les chants bretons, dans ces ateliers saturés d’odeurs de poissons, peinent à masquer l’âpreté du quotidien. « Nous, le café, on le passe deux fois maintenant ! », se lamente une ouvrière. « On s’est privés de beurre ce mois-ci… » Tout est trop cher pour des femmes payées une misère.
C’est probablement pour cette raison que Mona rêve d’un avenir différent pour sa fille Soazig. Mais son mari, comme beaucoup d’hommes de l’époque, reste ancré dans une vision rétrograde. Pour lui, l’école est une perte de temps, un luxe que leur précarité ne peut tolérer. Elle n’a pas encore douze ans que cette enfant doit déjà mettre la main à la pâte – et apprendre où se cacher, dans les ateliers, en cas de contrôle des autorités. « Tu seras une Penn-Sardin, comme nous. Tu trouveras un pêcheur bien solide qui aura son bateau, tu lui ramenderas ses filets. Tu porteras la coiffe, tu mettras tes mains dans les poissons, tu iras à la messe et tu feras des beaux enfants bien forts. »
Tout espoir n’est cependant pas vain. En novembre 1924, face à l’exaspération croissante des sardinières, la colère s’exprime enfin. Dans la rue, une poignée de femmes ose briser le silence et déclarer la grève. Leur revendication est simple : obtenir une rémunération décente et des conditions de travail plus dignes. Les patrons et le clergé dénoncent une agitation qu’ils jugent subversive et antireligieuse. Le maire communiste Daniel Le Flanchec, lui, se tient à leurs côtés, offrant son soutien à ces pionnières du mouvement ouvrier féminin. La grève s’étend, malgré les tensions qui s’intensifient, divisant familles et communautés.
Chez Mona, la lutte sociale fragilise un mariage déjà ébranlé. Son mari, réfractaire à ses ambitions d’émancipation, craint les retombées. Il faut avant tout penser à la famille, lui dit-il, comme pour la culpabiliser de se solidariser d’un mouvement syndical. Pourtant, lui ne se gêne pas pour dilapider ses maigres revenus dans les bars… Enceinte, Mona doit non seulement lutter contre la misère, mais aussi contre les attentes oppressantes d’une société patriarcale qui la voudrait soumise et silencieuse.
La grève ne se fait évidemment pas sans heurts. Les marins finissent par céder et reprennent le travail, laissant les sardinières isolées dans leur combat. La répression policière s’abat, et le conflit remonte jusqu’au gouvernement. Certains médias déforment les revendications, réduisant une lutte économique légitime à une agitation révolutionnaire. Mais les femmes tiennent bon. Leur colère, sourde depuis des années, éclate enfin, remplaçant les cantiques d’usine par les chants de lutte.
Les jours passent, et Mona gagne quelque chose d’inestimable : la liberté de rêver. Car ces sardinières, dans leur quête sociale, rappellent à tous et toutes que rien n’est jamais inconditionnel. Elles se battent pour leur survie, mais aussi pour l’avenir de toutes les travailleuses. Un siècle plus tard, leur écho résonne encore, dans cette bande dessinée de Léah Touitou et Max Lewko, où le trait rond et la reconstitution soignée nous aident à nous approprier les événements. Les Penn-Sardin ont osé dire non. Grâce à elles, si le café passe peut-être encore deux fois dans certaines cuisines, la possibilité de s’affranchir, elle, ne s’oublie pas.
J.F.

Le Choeur des sardinières, Léah Touitou et Max Lewko – Steinkis, janvier 2025, 137 pages

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