
Dans Une histoire critique des États-Unis, l’historien et sociologue américain James W. Loewen déconstruit les versions officielles, telles qu’enseignées dans les écoles, des grands événements qui ont façonné l’Amérique. Il livre une analyse méticuleuse, appuyée sur des sources variées, et nous invite à reconsidérer nos certitudes.
Dépasser les mythes fondateurs pour explorer la réalité complexe du passé américain. Dans Une histoire critique des États-Unis, James W. Loewen s’attaque d’abord aux grands piliers de la mythologie nationale, à commencer par l’histoire de Christophe Colomb. Loin du récit héroïque où l’explorateur éprouvé découvre un « Nouveau Monde » vierge et prêt à être conquis, l’historien met au contraire en lumière l’ampleur des violences subies par les populations autochtones, détaillant avec précision les exactions commises et le décalage entre le discours officiel et les faits avérés. Ce contraste, saisissant, constituera l’un des points cardinaux de cette adaptation graphique : aux matières souvent enseignées avec une béatitude toute patriotique, l’auteur répond par la complexité et l’ambiguïté réelles des événements.
Un invariant caractérise ainsi les différents chapitres : James W. Loewen dénonce les raccourcis et les euphémismes couramment utilisés pour décrire l’histoire américaine. L’auteur souligne par exemple comment certains manuels scolaires passent rapidement sur l’horreur de la traite négrière, la présentant comme un simple phénomène « économique » plutôt que comme un système oppressif et profondément raciste. Son propos est étayé par des chiffres, des récits d’époque et des extraits des manuels en question, tous mis en miroir pour montrer l’écart souvent sidérant entre la présentation édulcorée de l’histoire et l’authenticité plus crue des faits.
Une histoire critique des États-Unis énonce par ailleurs les fondements de ces omissions et inexactitudes historiques. Les éditeurs de manuels, soumis à des pressions politiques et idéologiques, préfèrent jouer la carte du consensus, quitte à masquer certaines vérités. Par ailleurs, ces ouvrages sont souvent écrits par des historiens WASP, adoptant un point de vue bien spécifique. Se met alors en branle une mise en récit trompeuse : des figures historiques débarrassées de leurs aspérités, des événements majeurs traités comme de simples anecdotes et une absence coupable de contexte critique. L’approche pédagogique de James W. Loewen combine érudition et accessibilité ; elle nous tend une grille de lecture solide pour appréhender la construction discursive de l’histoire officielle.
De par la richesse des arguments et la densité des informations, l’ouvrage exige une certaine concentration. Il n’est pas, en outre, sans parenté avec Une histoire populaire des États-Unis, dans lequel le politologue Howard Zinn raconte la nation américaine à travers le prisme des populations minoritaires, marginalisées, ostracisées et/ou précarisées. Des premières explorations maritimes à la guerre du Vietnam en passant par la présidence controversée de Woodrow Wilson, James W. Loewen refuse de céder à la simplification, préférant la nuance, et s’appuyant pour ce faire sur plusieurs angles d’analyse.
Au-delà de la mise en cause des manuels scolaires, Une histoire critique des États-Unis interroge notre propre rapport à l’histoire. L’auteur invite, à mots à peine couverts, à un sursaut citoyen : l’enseignement du passé doit être pluriel, contradictoire et ouvert au débat. Cette pensée transparaît dans ses multiples exemples, comme lorsqu’il déconstruit l’image idyllique des premiers Pères Pèlerins tout en révélant les motivations parfois inavouables de la conquête de l’Ouest. À travers ces récits, on perçoit la puissance subversive de sa démarche : inciter le lecteur à remettre en question ce qu’il pensait savoir, à regarder derrière le vernis officiel et à prendre conscience des enjeux politiques tapis sous chaque version de l’histoire.
À travers une lecture critique, structurée et passionnante, James W. Loewen parvient à rendre accessible une réflexion historiographique ambitieuse. La mise en planches participe évidemment de cet effort de pédagogie. En définitive, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt les erreurs, aussi manifestes soient-elles, mais de comprendre pourquoi elles persistent, comment elles se perpétuent et quelles conséquences elles ont sur la perception de soi et du monde. Une histoire critique des États-Unis se lit ainsi comme un manifeste pour l’enseignement d’une histoire vivante, en mouvement, débarrassée de ses oripeaux les plus idéologiques.
J.F.

Une histoire critique des États-Unis, James W. Loewen et Nate Powell –
Steinkis, janvier 2025, 265 pages

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