
Une récente enquête menée par les Scénaristes de Cinéma Associés (SCA) dresse un constat accablant sur l’ampleur des violences morales, sexistes et sexuelles dont sont victimes de nombreux auteurs et autrices. Conditions de travail précaires, manque de dispositifs de protection, pressions financières et psychologiques : les données recueillies dévoilent un système en crise qui appelle des réponses urgentes.
Il y a des histoires que l’on préférerait ne jamais lire, encore moins écrire. Pourtant, à l’image d’une encre corrosive qui rongerait peu à peu les pages d’un scénario, les violences morales, sexistes et sexuelles qui gangrènent le milieu du cinéma français viennent d’être mises en lumière par une enquête de grande envergure menée en 2024 auprès des adhérent.e.s des Scénaristes de Cinéma Associés (SCA). Sur 245 membres contacté.e.s, 130 ont répondu, brisant un silence pesant et révélant des chiffres inquiétants pour la profession et le secteur audiovisuel dans son ensemble.
Une violence endémique
À travers les témoignages récoltés, c’est un paysage de maltraitance systémique qui se dessine. Plus de deux répondant.e.s sur trois (68 %) déclarent avoir été victimes ou témoins de harcèlement moral ou discriminatoire, notamment au cours de séances de travail ou de réunions. Ces scénaristes pointent du doigt des producteur.trice.s, puis des réalisateur.trice.s, comme principaux responsables. Un climat délétère qui, loin de reposer sur des incidents isolés, semble au contraire se perpétuer.
Le harcèlement moral ne constitue évidemment pas le seul fléau : la moitié des personnes interrogées ont également constaté ou vécu des agissements sexistes. Plus souvent encore que le harcèlement moral, ces comportements sexistes sont le fait de figures d’autorité, majoritairement masculines, dans les univers de la production et de la réalisation. Remarques humiliantes, moqueries ou dévalorisations systématiques : le cinéma français procéderait-il trop souvent par des stratégies de pouvoir éhontées ?
Ces pratiques trouvent leur prolongement dans le harcèlement sexuel (20 %), et parfois même l’agression sexuelle (11 %), plus souvent perpétrées sur des scénaristes hors contrat, voire des viols (1,5 %). Comme des fissures invisibles au premier coup d’œil mais qui fragilisent tout un édifice, ces violences s’infiltrent partout : elles se produisent dans un bureau, lors de déplacements, pendant une réunion informelle ou dans l’enceinte d’une résidence censée offrir un espace propice à la création. Les récits renvoient à une même constante : les femmes demeurent les principales victimes, tandis que les auteurs et producteurs mis en cause sont majoritairement des hommes.
Le piège de la précarité
Pour comprendre l’ampleur et la persistance de ces violences, il faut prendre en compte la précarité économique dans laquelle évolue une grande partie des scénaristes. Si la création fait rêver, la réalité du métier impose souvent des chemins semés d’obstacles : 94 % des répondant.e.s avouent avoir travaillé sans contrat, tandis que 86 % ont subi des retards de paiement et 87,7 % des demandes de réécriture non rémunérées. Les scénaristes se retrouvent ainsi dans une position de faiblesse, où leur statut bancal et une rémunération aléatoire pèsent comme une épée de Damoclès au-dessus de leur indépendance.
L’enquête montre en outre que 67 % des répondant.e.s jugent avoir été “invisibilisé.e.s” dans leur travail. Ils ou elles ont vu leur contribution minimisée, voire gommée lors de la promotion d’un film, d’une série ou d’un documentaire. De surcroît, plus de la moitié des participant.e.s ont été contraint.e.s de travailler dans des lieux privés qui ne leur convenaient pas, comme leur domicile (80 %) ou celui du réalisateur/de la réalisatrice (70,8 %). 36,7 % des personnes interrogées ne se sont jamais vu proposer un bureau par la production.
Lorsque l’on superpose isolement, précarité et rapports de pouvoir déséquilibrés, le risque de subir ou de se retrouver témoin de violences se multiplie considérablement. Dans un tel contexte, rompre le silence devient un acte périlleux, susceptible de mettre en danger la suite d’une carrière.
Oser dire
Malgré la gravité des faits, l’enquête indique que plus de deux tiers des victimes décident d’en parler, au moins à leur entourage ou à des collègues. Or, si l’aveu permet souvent un soulagement moral et psychologique immédiat, l’effet sur la sphère professionnelle reste bien plus incertain. Les mécanismes de sanction et de protection existent rarement : beaucoup relatent une absence de réaction, voire un contrecoup négatif, entraînant par exemple rupture de contrat ou mise au ban du milieu. Par peur de ces conséquences, bon nombre de scénaristes préfèrent encore taire les abus.
Avec cette invisibilisation, c’est le « deuxième viol » du silence qui opère : la plupart des victimes ne savent pas vers qui se tourner. Les résultats montrent que 75 % des répondant.e.s se disent mal informé.e.s des recours possibles, alors même que la cellule Audiens, censée les accompagner, ne traite pas les cas de harcèlement moral et peine à couvrir l’ensemble des besoins. Les victimes se retrouvent donc confrontées à un vide sidéral, où le sentiment d’abandon se conjugue à l’urgence de se protéger et de conserver une crédibilité professionnelle.
Le rôle pivot des résidences d’écriture
S’ajoute à cela la problématique des résidences d’écriture, censées être des espaces privilégiés de création, mais qui peuvent se transformer en pièges lorsque la notion de consentement et de respect n’y est pas fermement établie. Les viols recensés au cours de l’enquête ont justement eu lieu dans ces contextes. Cette vulnérabilité tient aussi au caractère intime et isolé de ces séjours : coupé.e.s du monde et souvent logé.e.s sur place, les scénaristes n’ont pas toujours les ressources psychologiques, financières ni logistiques pour se protéger ou s’extraire rapidement d’une situation menaçante.
Les préconisations du SCA : vers une reconstruction du cadre professionnel
Face à cette situation qu’on ne saurait qualifier autrement qu’accablante, le SCA propose un éventail de mesures concrètes pour restaurer un environnement de travail digne et protecteur : renforcer la cellule Audiens, en lui donnant la mission de prendre également en charge les cas de harcèlement moral et discriminatoire, et en étoffant son accompagnement psychologique et juridique tout en améliorant sa visibilité auprès des artistes-auteur.e.s. ; sensibiliser et former via des modules de prévention intégrés dans les cursus des écoles de cinéma et dans les formations du CNC ; introduire une clause VMSS dans les contrats ; créer un dispositif de recueil de signalements indépendant ; protéger davantage les résidences d’écriture ; accentuer la clarté contractuelle ; respecter la parole des auteurs ; et enfin former des référent.e.s VMSS au SCA.
Une nécessité collective d’agir
Si l’on tarde à l’éteindre, le feu prend de l’ampleur. Les violences dans le milieu du cinéma français exigent aujourd’hui une réponse globale et volontariste. Les données recueillies reflètent des travers ancrés dans nos modèles de production et d’organisation du travail – et pas seulement dans le septième art d’ailleurs. En mesurant précisément ces dysfonctionnements, nous avons l’opportunité de forger de nouvelles règles, plus justes et plus respectueuses, à même de préserver l’intégrité physique, morale et créative de celles et ceux qui façonnent l’audiovisuel d’aujourd’hui et de demain.
Aucun auteur ne peut s’épanouir dans la peur, le mépris ou la domination. L’enquête du SCA doit agir comme un signal d’alarme, un premier pas vers une meilleure protection des professionnels, la fin des impunités et l’avènement d’espaces de travail où l’imagination, l’audace et le respect mutuel ne seront plus jamais sacrifiés sur l’autel de la puissance financière ou des privilèges établis.
J.F.

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