
L’Abîme de l’oubli (Delcourt/Mirages), de Paco Roca et Rodrigo Terrasa, revient sur une importante entreprise de mémoire. En mêlant une reconstitution historique rigoureuse à un récit profondément humain, ce roman graphique au format horizontal plonge dans les abîmes de la répression franquiste.
Le 14 septembre 1940, un peloton d’exécution franquiste fusille 15 prisonniers politiques près de Paterna, en Espagne, bien après la fin officielle de la guerre civile. Des décennies plus tard, la quête acharnée de Pepica Celda pour retrouver les restes de son père assassiné s’inscrit dans le combat commun de milliers de familles pour la vérité et la justice.
Le récit de Paco Roca et Rodrigo Terrasa, très documenté, met en lumière les fosses communes, témoignages muets de l’horreur guerrière. Devenu un espace de recueillement, le cimetière de Paterna a vu plus de 2 200 personnes exécutées entre 1940 et 1945, victimes d’un système qui cherchait alors à purger l’Espagne républicaine.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’en tout, la guerre d’Espagne a fait plus d’un million de victimes. Et plus de 400 000 Espagnols ont choisi l’exil. Le régime du général Francisco Franco a profondément divisé l’Espagne, puis a effectué un devoir de mémoire vis-à-vis des familles franquistes, mais a sciemment négligé celles des Républicains. L’Abîme de l’oubli narre leur détresse, leur deuil inconsolable, car impossible.
L’histoire d’un fossoyeur héroïque, qui s’efforça de préserver des preuves pour l’avenir, prend également une large place dans le roman graphique. Cet acte de résistance discret n’en est cependant pas moins crucial. Les bouteilles contenant des mèches de cheveux ou des fragments d’habits, découvertes des décennies plus tard, constituent des reliques du passé qui ont permis de rendre leur humanité à des victimes anonymes.
L’Abîme de l’oubli alterne entre le passé et le présent, ce qui permet d’explorer les répercussions de la guerre civile et de la dictature franquiste sur plusieurs générations. Les flashbacks exposent le lecteur à l’horreur des exécutions sommaires, tandis que les scènes contemporaines révèlent le processus long et ardu de la réhabilitation des victimes – ainsi que la ténacité d’une douleur souvent insondable. Cette double temporalité questionne à sa façon la mémoire, au cœur du scénario : un passé toujours à vif et un présent tâtonnant pour reconstruire une identité collective.
Difficile de le nier : la guerre civile espagnole, suivie de la dictature franquiste, a laissé derrière elle un bilan humain et moral effroyable. Et ce sont ensuite des décennies d’amnésie démocratique qui ont prolongé la douleur des familles des victimes. Les auteurs lient cette histoire à L’Iliade, un fil narratif relativement inattendu mais tout à fait pertinent. L’œuvre d’Homère célèbre le respect dû aux morts, une dignité fondamentale que la dictature franquiste a déniée à ses victimes.
« La dictature a jeté les fusillés dans des fosses communes, dont certaines contenaient des centaines de morts. Il n’y avait ni pierre tombale ni inscription sur le sol. Il s’agissait d’un effacement total de ces personnes. » Paco Roca verbalise très bien les abjections qui ont eu cours et fait sien ce devoir de mémoire. Avec une précision factuelle rare, L’Abîme de l’oubli conjugue émotion brute et réflexion éclairée, constituant in fine un plaidoyer pour la justice.
Ce roman graphique s’appréhende comme un rappel poignant de l’importance de la mémoire dans la construction d’un avenir plus sain et éclairé. À lire, non seulement pour comprendre une page sombre de l’Histoire, mais aussi pour se rappeler que le respect des morts est un acte profondément humain.
J.F.

L’Abîme de l’oubli, Paco Roca et Rodrigo Terrasa –
Delcourt/Mirages, janvier 2025, 296 pages

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