
Figure éminente de l’art japonais, Katsushika Hokusai est devenu, sans jamais quitter l’archipel nippon, l’un des artistes les plus influents de la culture moderne occidentale. Ses œuvres ont en effet contribué à refaçonner nos canons esthétiques. Retour sur un génie universel dont le pinceau a immortalisé le Japon, tout en redessinant le monde.
Si Katsushika Hokusai avait disparu à l’âge de cinquante ans, il serait resté un illustrateur talentueux mais relativement anonyme parmi les artistes du courant ukiyo-e. C’est dans ses années septuagénaires qu’il entame sa série la plus célèbre, Trente-six vues du mont Fuji. Cette dernière comporte notamment La Grande Vague de Kanagawa, depuis devenue iconique, au point d’ailleurs d’être reproduite partout, en ce y compris dans le logo de la marque Quiksilver. Cette série prenant appui sur le point culminant du Japon immortalise son nom bien au-delà des frontières de l’Edo isolé.
Avant cette reconnaissance tardive, l’artiste s’était distingué par ses manga, une collection de croquis riches et variés, allant des animaux imaginaires aux scènes de la vie quotidienne. Ces volumes témoignent de son observation minutieuse et de son imagination débridée, comparables à celles d’un Rembrandt ou d’un Van Gogh. Ces esquisses ne racontent pas une histoire linéaire mais révèlent un esprit curieux, désireux d’explorer le monde sous toutes ses facettes.
En créant les Trente-six vues du mont Fuji, Katsushika Hokusai exprime, comme tant d’autres dessinateurs japonais, une obsession presque spirituelle pour cette montagne, symbole d’immortalité dans la tradition bouddhiste et taoïste. Paradoxalement, cette quête d’éternité contraste avec les subtilités éphémères de ses représentations : le Prussian blue nouvellement importé et les nuances délicates capturent des instants fugaces du jour et de la lumière. L’impermanence et le perpétuel cohabitent avec poésie, sans se parasiter.
Hokusai face à l’Occident
L’œuvre de Katsushika Hokusai a profondément marqué le Japon. Mais elle a également bouleversé les courants artistiques européens à partir de la fin du XIXe siècle. Après l’ouverture forcée du Japon par les navires noirs du commodore Perry, ses estampes et peintures ont traversé les océans, fascinant aussitôt les impressionnistes et post-impressionnistes.
Des artistes comme Monet, Degas et Van Gogh ont trouvé dans les œuvres de Hokusai une alternative au réalisme académique européen. La simplicité apparente, l’aplatissement des espaces et les compositions audacieuses du dessinateur japonais résonnent alors dans leurs tableaux, où la perspective linéaire cède la place à une profondeur plus intuitive. Monet, par exemple, a transformé son jardin de Giverny en un hommage aux estampes japonaises, avec ses ponts et nénuphars inspirés de cet art.
Cette influence s’étend d’ailleurs bien au-delà de la peinture. La musique de Debussy (La Mer), la céramique et même la mode de l’époque témoignent d’une inclinaison affirmée pour l’esthétique japonaise. Cette appropriation artistique s’accompagne cependant de malentendus culturels. L’Europe a tendance à romantiser un Japon idéalisé, projetant des fantasmes d’exotisme sur une réalité beaucoup plus nuancée. Qu’importe, cette rencontre imparfaite stimule une réinvention artistique sans précédent.
Persévérance et adversité
Malgré son succès artistique, Hokusai a connu une précarité financière permanente. Souvent au bord de la faillite, il dépendait de la vente de ses estampes à bas coût et des nombreux livres illustrés qu’il produisait. Son atelier exigu, partagé avec sa fille, la talentueuse Katsushika Ōi, était à la fois un lieu de création prolifique et de désordre inexpiable.
Ōi, elle-même peintre remarquable, a joué un rôle central dans les dernières années de la vie de son père, contribuant probablement à certaines de ses œuvres. Son tableau Hua Tuo opérant le bras de Guan Yu révèle un style intense et viscéral, en contraste avec la sérénité des paysages de Hokusai. Ensemble, ils formaient un duo artistique des plus intrigants, bien que l’histoire d’Ōi demeure injustement marginalisée.
Hokusai a dessiné jusqu’à ses derniers jours. Chaque matin, il peignait un lion chinois comme porte-bonheur, en écho à un désir d’atteindre la perfection artistique. Il espérait ouvertement qu’un jour, « chaque ligne, chaque point posséderait une vie propre ».
Le passeur entre les cultures
On trouve les réminiscences de Hokusai dans les peintures de Lichtenstein, les couvertures des mangas contemporains et toute une série d’objets dérivés incluant des T-shirts ou des coques de téléphone. Cependant, réduire son héritage à des vagues et des montagnes serait une simplification idiote et injuste.
Avec Hokusai a été entrepris un dialogue culturel permanent. À une époque où les identités artistiques étaient souvent cloisonnées, il a démontré que l’art pouvait être universel, traverser les frontières géographiques et esthétiques. Sa capacité à intégrer des influences chinoises, japonaises et européennes dans une vision cohérente a non seulement redéfini l’art nippon, mais a également offert à l’Occident une nouvelle façon de voir et de sentir le monde, dont les effets ne se sont jamais estompés depuis lors.
J.F.

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